Après le recueil de nouvelles norvégien  Oiseau de Sigbjorn Skaden et le roman croate Mars d’Aska Bakic, c’est une œuvre suédoise qui avec le Petit traité de taxidermie fait son entrée dans la collection « Agullo courts ». Après des nouvelles à connotation fantastique, après un récit de science-fiction, voici  une œuvre difficilement classable, qui échappe à toute étiquette.

Björn et Vera, un couple de néoruraux, nous font pénétrer les secrets d’une maison perdue au fond de la campagne, qui abrita les recherches d’un intendant taxidermiste du Muséum d’histoire naturelle de Göteborg. Au fil de courts chapitres, Maja Thrane entrelace l’histoire de ces jeunes occupants avec des évocations du passé, centrées sur la figure du taxidermiste. La vie d’aujourd’hui, rythmée par les lectures, les promenades et les visites d’amis citadins qui viennent panser leurs blessures affectives ou physiques, s’entremêle à celle de l’intendant, objet de notations savoureuses en même temps qu’émouvantes. Dans ce court mais dense roman à la frontière entre prose et poésie, librement inspiré de la vie du zoologiste August Wilhelm Malm (1821-1882), Maja Thrane mélange avec un regard à la fois amusé et inquiet les concepts de la science avec la magie, le prosaïsme de la vie à la campagne et l’étrangeté de personnages du passé qui s’invitent dans le présent. Méditation sur la fugacité de la vie, la permanence de la mort et la prétention de l’homme à régner sur la nature, ce texte pose la question de notre postérité : quelle image offrirons-nous à nos lointains descendants, quand la seule chose que nous laisserons derrière nous, ce sont des écosystèmes en chaos ? Nominé en 2020 pour le prix Katapult du premier roman.

Le Petit traité de taxidermie est présenté comme librement inspiré par la vie du zoologiste August Wilhelm Malm (1821-1882), un savant autodidacte  du département de zoologie du Göteborgs Naturhistoriska Museum (muséum d’histoire naturelle de Göteborg), qui devait devenir le dernier intendant de cette institution. Plutôt que directement inspiré – car l’on n’en apprend pas tant que cela sur ce personnage qui écrivit des traités de zoologie et donna le nom de son épouse à un spécimen échoué qu’il crut être une nouvelle espèce de baleine – il serait plus juste de dire que ce bref récit d’une centaine de pages est hanté par cette ancienne figure des lieux. Traversé par des réminiscences de ce que fut l’homme, par une empreinte de ce que furent ses passions – les sciences naturelles – ce Petit traité de taxidermie apparaît bien plus comme une série de rémanences et d’influences que comme un roman expressément thématique.

« La maison avait sommeillé jusqu’au jour où, franchissant la crête, ils virent qu’ils lui appartenaient, réveillés la réveillèrent. »

Björn et Vera découvrent la maison ou a vécu Sten Andersson, puis l’Intendant Malm, puis la famille Oscarsson. S’ils la découvrent par hasard ou parce qu’ils la cherchaient, on ne le saura jamais. Ils s’y installent, au cœur de la nature, dans une ambiance trouble, tout à la fois fantastique, poétique, inquiétante. Les entrailles grondent dans la maison, des pas se font entendre dans l’escalier. À travers leur nouvelle vie en ces lieux, leurs relations avec leurs visiteurs ou les habitants des environs, leur découverte de la faune et de la flore, leur existence, par petites touches, au rythme lent des saisons, semble se dérouler dans un univers hors du monde, en complet décalage par rapport à l’existence des citadins.

« Ils virent un film sur une famille qui avait un monstre dans la cave. Personne ne l’avait vu, mais tous savaient qu’il était là. Ils faisaient des rondes dans la maison, la peur au ventre, jusqu’à ce qu’ils comprennent que le monstre ne disparaîtrait jamais. Une fois par jour, la maman descendait à la cave pour calmer le monstre. »

Décalés, mais pas entièrement coupés du monde pour autant. Il y a les films, dont les titres ne sont pas forcément cités, Dracula, Bela Lugosi, Helen Chandler,  il y a les documentaires naturalistes de Werner Herzog, les lectures – notamment Montauk, un récit autobiographique  de Max Frisch (1911-1991) – et des références aux fictions contemporaines, comme l’inévitable Game of Thrones. Une sorte de positionnement hybride, de vacillement au bord du monde qui est le nôtre, de glissement doux, imperceptible, à la fois vers un passé local qui peu à peu se dévoile et fascine, et vers le monde intemporel des sciences naturelles.

« Cette nuit-là, ils firent tous à peu près les mêmes rêves et descendirent déchirés d’angoisse. Peut-être était-ce la mara, démone qui pouvait surgir pour cause de jalousie ou parce qu’un chat avait sauté par-dessus un  enfant sans baptême, qui chevauchait la poitrine des dormeurs et leur ôtait le désir de vivre (…) »

Il y a dans ce monde des sciences naturelles quelque chose de doux mais aussi d’inquiétant, quelque chose de beau, de poétique, mais également de révulsant, à travers les corps, les entrailles, les dissections, les spécimens naturalisés. En mi-teinte, à travers quelques scènes, on devine la fascination parfois trouble qu’exerce le monde organique avec ses métamorphoses, sa diversité, ses formes sans nombres, ses aberrations, son gigantisme parfois, comme cette baleine venue s’échouer sur la plage au temps de Wilhelm Malm et qu’il a lui fallu vider, dont il a fallu détacher la peau du squelette, avant de tout transporter pour tout remettre en forme sur les lieux mêmes de son exposition.

« Des bêtes rentraient, ça bougeait dans les conduites de la nuit. Des pensées se glissaient dans les rainures du plancher. »

Le passé, donc, mais aussi le contemporain, avec quelques anecdotes, historiettes, faits divers intriqués dans le lent écoulement du temps, une histoire de chasse abominable, une surprise de navigation qui ne l’est pas moins, qui rappellent que la vie n’est nulle part un long fleuve tranquille. Mais qu’elle est sauvée par une touche d’humour – la légendaire truite à fourrure des pays froids dont s’amusent régulièrement les amateurs de sciences naturelles  – et par les émerveillements de la découverte et de la contemplation – les floraisons, le passage des saisons, la beauté et la dureté des hivers.

Ni biographie ni hommage, ni journal ni chronique, ce Petit traité de taxidermie, composé de fragments et de chapitre courts, échappe aux classifications et aux formes classiques de la narration. La vie passée de l’intendant –  figure singulière d’une époque révolue qui a charrié sur ses plages une merveille ou  monstre –  y apparaît plus comme une toile de fond qu’une trame, plus comme un fil conducteur qu’un véritable sujet. Le présent des vivants, des fleurs, des oiseaux, des insectes, fugitif mais sans cesse renouvelé, se mêle à ce passé des hommes qui jamais ne se répète à l’identique.

 

«  Et tous ces vestiges des temps anciens, plus nombreux que nous, ces pierres mémorielles de nos aïeux, de leurs campagnes militaires et de leur mort, ou seulement de leur mort ; leurs us et coutumes autour de neuf cents et des poussières effrayèrent Ibn Fadlan, écrivain-voyageur mandaté par le calife de Bagdad (…) »

Court texte d’ambiance et d’ambiances, ce Petit traité de taxidermie, agrémenté de photographie d’époque et de notes de l’autrice et de la traductrice, est à ranger parmi les inclassables. Léger, poétique, déclinant ses thématiques par petites touches impressionnistes, il demande à être lentement savouré, à être exploré dans ses marges, à être lu entre les lignes. Il a pour lui ses peurs cachées, ses émerveillements et ses songes, le poids étrange du passé – une petite musique existentialiste qu’il faut savoir écouter.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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