Rosewater insurrection – Tade Thompson

« Molara et Anthony sont deux  manifestations de la même chose : une espèce extraterrestre qui essaie de conquérir notre Terre. »

Il est difficile d’aborder « Rosewater insurrection » sans connaître au préalable quelques éléments du premier volume, « Rosewater », qui se déroulait pour l’essentiel entre 2030 et 2066, à Rosewater (Nigéria), ville humaine progressivement agglutinée autour d’un gigantesque extraterrestre surnommé Armoise, à moitié enfoncé dans le sol, dont la proximité, à intervalles fixes, peut engendrer guérisons miraculeuses mais aussi reconfigurations monstrueuses. Cet extraterrestre, qui n’est pas totalement isolé car gravitent à proximité nombre de créatures de petite taille dont les humains font le trafic, émet dans l’atmosphère des filaments mycéliens invisibles qui donnent à certains humains, nommes Réceptifs, la capacité de communiquer dans un monde parallèle, équivalent organique d’un cybermonde. Nous suivions, dans le premier volume, les aventures de l’un des plus puissants réceptifs, Karoo, de sa rencontre avec Aminat Arigbede, puis avec Femi Alaagomeiji, membres du S45, organisation secrète vouée à contrebalancer l’influence extraterrestre. À juste titre, semblait-il, car l’on comprenait peu à peu qu’Armoise représentait la tête de pont d’un projet alien bien plus vaste.

« Tout ce que je veux savoir, c’est si vous avez les ovaires assez solides. C’est une mission de courte durée. »

Dans « Rosewater insurrection », bien des éléments s’entrecroisent et s’enchaînent. Femi Alaagomeiji, que l’on croyait mise sur la touche de redoutable S 45, demeure plus influente que jamais. Elle joue un jeu trouble auprès du machiavélique – mais pas antipathique – Jack Jacques, maire de Rosewater, dont l’influence grandissante déplaît : son intention de demander l’indépendance de Rosewater conduit le gouvernement nigérian à tenter de l’assassiner, ce qui ne fera que précipiter l’insurrection. Mais, côté extra-terrestre, les choses se gâtent également : Armoise, qui garantit indirectement la sécurité de Rosewater, est mis à mal par des créatures angélico-diaboliques émises par un végétal inexpugnable, lui aussi d’origine extra-terrestre. En parallèle, on suit diverses enquêtes (le mystère de la mort successive de tous les Réceptifs hormis Karoo, le problème des humains peu à peu colonisés, à des degrés divers, par des cellules d’origine extraterrestre), le destin d’Éric Sunmole, chargé de liquider Jack Jacques, de Karoo, qui de personnage principal dans le premier volume devient, sur une partie de ce tome, personnage secondaire, d’Anthony, émanation humanoïde d’Armoise, de Bewon, l’humain nécessaire au développement de la plante extra-terrestre, de Walter, écrivain engagé par le maire pour écrire l’histoire de la ville,  d’Aminat au service de Femi, et d’Alyssa, une jeune femme qui se réveille sans aucun souvenir. Il sera aussi question de la résistance d’une partie de la population de Rosewater au pouvoir croissant de Jack Jacques, d’un mystérieux groupe d’influence, les Fatigués, qui œuvrent dans l’ombre pour que les pays africains aient enfin une véritable gouvernance, mais aussi d’autres individus et autres organisations comme la Machinerie, organisation de personnes recherchant la sérénité en supprimant toute source d’émotion,  – avec la réapparition en caméo de rebelles d’un groupe différent qui avaient une place importante dans le premier volume.

« Un portrait de Nelson Mandela est accroché au mur. Karoo lui porte un toast et avale d’un trait le verre d’ogogoro qu’il a trouvé. Les réanimés au regard vide lui rappellent les singes assis autour du fantôme d’Anthony. »

Hélas, à force de vouloir en rajouter, Tade Thompson finit par accentuer à l’excès cet aspect hétérogène et par insérer, avec parfois des maladresses scénaristiques flagrantes, bien des rebondissements superfétatoires : par exemple, au chapitre vingt-neuf, on s’interroge sur la présence des robots chinois, sur le fait qu’Aminat ait leurs codes d’autodestruction, et sur la justification de ce mécanisme : il est précisé que ces robots sont les plus simples et les plus dépouillés possibles, et plus loin « que leur ordinateur de bord contient des données qui pourraient impliquer certaines personnes dans des crimes de guerre » : qu’est-ce que cela vient faire là ? Même impression de bricolage scénaristique quand la ville se retrouve à feu et à sang parce que Karoo aurait cru que les soldats qui venaient l’escorter étaient là pour le tuer. De tels éléments (parmi d’autres) font ici et là font passer « Rosewater » du statut de roman construit à celui de série B télévisée à laquelle il faut sans cesse ajouter de nouveaux épisodes, au mépris de toute crédibilité et au détriment de toute cohérence, en insérant des chapitres qui semblent sortis d’un autre roman – comme une histoire d’amour avec une androïde. Un défaut déjà patent dans le premier volume, et d’autant plus regrettable que l’auteur y avait posé les bases d’un univers suffisamment riche et complexe pour donner lieu à des développements cohérents.

« Essayez de suivre. Nous avons besoin d’Aminat pour contrôler Karoo quand il sera là. Nous avons besoin de Karoo pour mettre l’extra-terrestre de notre côté. Et nous avons besoin d’Alyssa pour influencer l’extra-terrestre si cela devient nécessaire. »

On sourira à la ligne de dialogue ci-dessus, manifestement plus adressée au lecteur sur les conseils de l’éditeur, qu’à un des protagonistes du récit. Dans la volonté de développer l’aspect thriller, Tade Thompson accumule en effet les personnages jouant (au moins) double jeu, les individus oscillant sur l’étroite ligne de crête entre deux mondes, et ceci sur  plusieurs plans – la réalité et la xénosphère, le monde des extra-terrestres et celui  des humains, l’enclave de Rosewater et le pays entier du Nigéria, le monde de ceux qui subissent et celui de ceux qui tirent les ficelles – accentuant sans cesse l’ambiance de chaos perpétuel propre au roman. D’où l’aspect foisonnant mais parfois confus, notamment dans son séquençage temporel insuffisamment maîtrisé car on a plus d’une fois l’impression qu’un chapitre suit l’autre mais qu’un temps difficile à estimer s’est écoulé entre les deux : le développement de la résistance, l’organisation du siège, les épisodes de la guerre entre le gouvernement nigérien et l’enclave semblent évoluer à des vitesses différentes.

« Non, la mort de votre espèce est regrettable, mais ce n’est pas différent de la mort des bovins et des porcins, que vous tuez pour survivre (…) »

Malgré ces défauts, il y a chez Tade Thompson et dans cet univers chaotique de ville champignon construite autour d’un extra-terrestre géant profondément enfoncé dans le sol quelque chose de dense, de foisonnant, d’imagé, d’atypique, quelque chose qui donnait aux lecteurs de « Rosewater » l’envie de lire la suite, et qui poussera ceux de « Rosewater insurrection » à lire le troisième tome de la trilogie, « Rosewater redemption », encore à paraître. Ce quelque chose qui fonctionne, c’est peut-être, pour les cinéphiles, ce qui faisait la surprise et l’intérêt du « District 9 » de Neil Blomkamp (2009) : une rencontre avec des extra-terrestres qui se fait loin, très loin des canons américains ou européens du genre, en dehors du cadre de toute gouvernance, dans un contexte de désordre perpétuel et avec des interactions multiples et inattendues.

La critique du tome I, « Rosewater », en cliquant sur le lien ci-après : http://www.emaginarock.fr/2019/livres/rosewater-tade-thompson/

Rosewater Insurrection
Tade Thompson
Traduit de l’anglais par Henri-Luc Planchat
Couverture : studio J’ai Lu, d’après Ernst Haeckel
Editions J’ai Lu
2019

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