Journal de bord – Le Hellfest 2019 vu de l’intérieur

Cette année et pour la première fois, j’ai embarqué sur le navire amiral de la flotte des festivals de métal Français : le HELLFEST OPENAIR FESTIVAL.
J’y ai occupé pendant 3 jours le poste de technicien de plateau, en anglais Stagehand, sur « THE ALTAR », la scène thrash/death du festival dont la capacité maximum est d’environ 10 000 places (à titre de comparaison, le Zénith de Paris : 6 800 places et le Zénith de Nantes : 9 000 places).
C’est donc l’occasion pour moi de faire un report « behind the scene ».

Une petite définition

Le Stagehand est sous la responsabilité du Stage Manager (ou Stageman). Pour être plus clair, commençons par une petite définition que j’ai trouvée dans l’ouvrage de Lelo Jimmy Batista « Hellfest – 10 ans du Festival » :

« Le Stage Manager est l’interlocuteur direct avec les groupes, il organise les rotations sur scène et derrière la scène et fait en sorte que les horaires et la sécurité soient respectés. Il a sous sa responsabilité 2 stagehands (des musiciens pour la grande majorité), dont la mission sera d’installer, ranger, déplacer et nettoyer tout le matériel qui transitera par les scènes. Un ballet qui ne laisse que peu de place à l’improvisation et qui a été minutieusement orchestré en amont par le régisseur de production. C’est lui qui prend contact avec les groupes et adapte la scène en fonction des besoins. »

Le régisseur de production se charge donc de réunir tous les éléments nécessaires à l’installation du matériel. Il reçoit de la part des groupes une fiche technique (ou stage-plot) qui détaille exactement ce dont le groupe a besoin en backline, c’est-à-dire en matériel, ainsi que le running-order (planning de la journée). Ces documents nous seront très utiles pour notre organisation et une bonne prise en charge des groupes. Pour effectuer ces rotations, nous ne sommes pas seuls. Pour un changement de plateau, d’autres corps de métiers jouent un rôle important : les backliners, les ingénieurs du son, les techniciens lumières, les riggers, les roadies des groupes voire le groupe lui-même. Afin de couvrir les 3 jours du festival les Stagemans et les Stagehands sont répartis en 2 équipes de 3 personnes travaillant en alternance.

La journée type

Le Stageman veille au bon déroulement du running-order et doit répondre à toutes les questions afin de satisfaire aux exigences de l’artiste pour que sa prestation se passe bien. Le Stagehand quant à lui le seconde dans toutes ces tâches.
Le running-order nous renseigne sur les horaires d’arrivée, de montage, de temps de jeu, de début de set, de fin de set et ce pour tous les groupes. Tout est très précisément minuté car les concerts s’enchaînent en alternance avec la scène jumelle : la TEMPLE. C’est un show en continu et sans temps morts, ALTAR s’arrête et c’est TEMPLE qui prend le relai.
Le groupe arrive et se présente (une bonne maîtrise de l’anglais est utile), on l’aide à décharger et on stock le matos derrière le rideau en fond de scène. Certains groupes voyagent léger (seulement avec les flight-cases de guitares et des cymbales), quand d’autres sont très chargés. Tandis que les backliners gèrent le matériel de location mis à la disposition des musiciens (amplis, batteries…), nous faisons tourner les rolling-risers (praticables sur roulettes sur lesquels reposent la batterie et/ou le clavier), on installe les amplis guitare et les amplis basse, on gaffe les câbles au sol, on ravitaille en eau, on check que tout est conforme à la fiche technique, que tout est clean et que rien ne viendra gêner le groupe. À savoir, les Américains ont un courant alternatif de 110V, en Europe on alimente le matériel électrique en 230V. C’est pourquoi, lorsqu’ils traversent l’Atlantique avec leurs propres amplis et leurs pedalboards, il faut fournir des transformateurs pour adapter le courant.
Les riggers, techniciens habilités au travail en hauteur, installent le backdrop (pièce de tissu sérigraphiée avec le logo du groupe et accrochée en fond de scène derrière la batterie).
J’assiste à un ballet extrêmement bien orchestré où chacun sait très précisément ce qu’il doit faire.

Pas de réelle balance avant le show. Pour les néophytes, la balance c’est le réglage du niveau des instruments, des voix, du son en façade (FOH en anglais, ce qui signifie Front Of House), et la gestion des retours sur scène. Un simple line-check pour tous les groupes sera la norme. C’est-à-dire qu’une fois le matos installé, on se plug dans les amplis, les micros chant et les micros batterie sont branchés, on vérifie que tous les signaux rentrent bien dans la console FOH, que tout passe bien pour les retours (au sol ou dans les ear-monitors) et on peut débuter le show au top donné par le Stageman. Très souvent une intro musicale est lancée par l’ingé son en façade juste avant l’entrée du groupe sur scène.

Ce qui est cool, c’est de voir les zicos s’échauffer, les batteurs (de réels sportifs pour certains qui blastent à plus de 230 à la noire et donc jouent très vite) s’échauffent avec leurs baguettes et font des étirements, les gratteux et les bassistes jouent des gammes. Par contre j’avoue avoir vu très peu de chanteurs faire des vocalises.

Et alors backstage, une fois que le concert est lancé, on y fait quoi et on y voit quoi? Eh bien on prépare le matos pour le prochain groupe et une fois que tout roule, on peut assister en privilégié au concert qui se joue. Et ainsi de suite jusqu’à la fin de la journée. On croise beaucoup de monde backstage. Entre les membres des groupes d’ALTAR, tous les techs, certains photographes, les visiteurs, les VIP, des membres d’autres groupes du festival, parfois il y a vraiment une foule assez dense derrière les rideaux.

Une fois le show terminé, on rentre en piste pour ranger avec les musiciens quand d’autres laissent ce job à leur équipe et repartent vers les loges VIP en mini-bus conduits par les runners. Enfin et pendant que la fosse se vide, nombre de fans nous sollicitent derrière les « crash-barrières » pour avoir des goodies : un médiator, une baguette ou une setlist.

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Son et lumière

Alors là, soyons clair, de notre point de vue sur scène, le son en coulisses (et peu importe où l’on se trouve) est un pur brouillon où se mélange des basses, quelques médiums, des infra-basses, encore des basses et surtout des basses. On a une place privilégiée certes, car on est très près des artistes et on travaille avec eux mais la qualité sonore bien entendu n’est pas celle de la façade.

Idem pour les lights, le rendu est différent car côté cour et côté jardin on ne voit pas réellement ce que donne le boulot effectué par les lighteux, souvent tout se mélange. Malgré tout, c’est une vision très intéressante car les éclairages nous baignent dans des ambiances très monochromes.

En revanche, depuis la scène, voir la foule qui se projette c’est un pur régal. Avec la hauteur on voit vraiment une marée humaine qui s’étend du pit vers l’infini. La nuit avec tous les éclairages du site, des bars, du merch, la perspective depuis la scène d’ALTAR vers la grande roue éclairée au fond, c’est tout simplement magnifique.

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Quelques anecdotes

D1 – 21 juin
Ouverture du festival, il fait lourd.

Freitot, groupe français monté (entre autre) par Etienne Sarthou (batteur d’Aqme). Ils ont eu la visite matinale de France 3 pour une interview filmée.

Sublime Cadaveric Decomposition, le 2e groupe français, qui avait la particularité de ne pas avoir de bassiste, leur concert sera intégralement enregistré par ArteTV.

Cult Leader, quelques problèmes de sons pour le chanteur qui, il faut le préciser, malmène son micro et son câble pendant toute sa prestation.

Daughters, pas de photos ni de vidéos sur scène à la demande du manager, il faut dégager l’espace. Le concert à peine démarré, le guitariste côté jardin a eu une panne d’ampli qu’il a fallu gérer en urgence. Cette panne a été réglée en quelques instants grâce à notre réactivité. Le chanteur, très habité, se cogne à plusieurs reprises avec son micro puis le jette sur scène, l’objet a littéralement volé des retours vers la batterie. À un moment il se tourne vers moi et je vois qu’il saigne du front. Discret, je ne le vois arriver backstage que juste avant d’entrer en piste, mais sur scène il se dévoile et part en vrille. On a sympathisé avec William, leur ingé son originaire de Toronto, à tel point que l’on est chaleureusement invités chez lui.

Power Trip, des mecs très cool (il n’y a eu que des mecs très cool pendant ces 3 jours). Pendant l’installation, je vois le guitariste prendre le temps de changer ses cordes et de procéder aux différents réglages de sa guitare sans stress, pendant que la fourmilière travaille autour de lui. Le public commence à être très chaud et on voit pendant leur set beaucoup de slams, jusqu’alors relativement absents.

Fin de cette première journée, on laisse la place à l’autre équipe et je vais profiter du festival. En me promenant je croise la route de Tonton Zegut de RTL2, venu tourner son émission pour ArteTV avec toute l’équipe technique. D’ailleurs, le lendemain on se croisera et on se saluera backstage en revenant du catering.
Je retournerai sur ALTAR un peu plus tard afin de voir Pestilence et Carcass s’y produire.

D2 – 22 juin
Il fait très lourd. L’équipe du matin lance Archspire et on prend le relai pour la fin de journée du samedi.

Moonspell, que j’avais vu en 2013, cette fois-ci j’ai pu voir leurs roadies à l’œuvre, du grand art, très pro. Les musiciens ont la particularité de jouer sur Kemper, des têtes d’amplis que l’on peut brancher directement dans la console. Du coup, pas de lourds amplis à transporter et installer, la rotation du matériel s’en trouve facilitée.

Candlemass, le drum-tech restera assis derrière le batteur durant tout le set, en cas de besoin.

Dark Tranquility, belle communication du chanteur avec le public, il n’hésite pas à descendre dans le pit et à laisser les fans chanter avec lui. Ils ont souffert d’un problème de matériel perdu à l’aéroport (la mega tuile !). Heureusement, Moonspell et Candlemass les ont dépannés en matériel et les roadies de ces 2 groupes sont restés pendant toute la prestation de Dark Tranquillity. Solidarité musicale, chapeau bas les gars.

Bloodbath, le dernier groupe du samedi. Machine bien huilée, l’installation se fait sans aucuns soucis. J’ai pu assister à la séance de maquillage des musiciens derrière la scène. Ils avaient apporté un grand miroir, on pense à tout chez nos amis suédois.

D3 – 23 juin
Il fait très très lourd. C’est dur à supporter. Ok hier on s’est couché tard et l’épuisement se fait sentir. Mais heureusement la magie du lieu m’aide à reprendre le dessus et on entame cette dernière journée avec sérénité.

Embryonic Cells, 3e et dernier groupe français du week-end sur ALTAR qui ouvre les hostilités. Ce groupe a la dure tâche de démarrer le dimanche matin mais relève le défi avec ferveur. Les festivaliers étaient présents au rendez-vous malgré la fatigue.

Psycroptic venant d’Australie et Revocation des Etats-unis, prennent le relais, tout s’enchaine parfaitement.

Devourment, le guitariste me demande de l’aide pour replacer à 3 reprises son stack (un stack est un empilement de tête d’ampli et de baffles). En effet, pour obtenir un parfait « larsen » sur scène, l’ampli, le retour et la guitare doivent être idéalement placés afin de produire un bon feedback.

C’est la fin de la journée pour moi, enfin presque car je reviendrai le soir pour le démontage.
Je profite de ce moment de repos pour aller boire une bière au bar VIP avec un personnage bien connu d’eMaginarock, j’ai nommé Thomas Riquet aka Deuskin Photography.
J’en profite aussi pour voir d’autres concerts (Slash notamment) avant de quitter définitivement le Hellfest le soir même.
Mais avant de partir, retour sur ALTAR. C’est Deicide, groupe emblématique de death qui clôture le festival sur cette scène. Ce groupe attire les fans car malgré l’horaire de passage il y a beaucoup de monde qui se déplace et vient en coulisses. On voit l’influence de Deicide car je revois certains musiciens qui ont joué le vendredi et le samedi et qui viennent échanger avec le groupe à la fin du set. Ils font des selfies pendant que nous aidons à ranger le matériel dans les flight-cases. Le concert est à peine terminé que tout le monde se jette sur le matos et sur la batterie. Le batteur, après une heure de blast, encore haletant et en sueur, n’a pas le temps de souffler et doit ranger rapidement.
Je prends le temps de retirer le gaffer (ruban adhésif très utilisé dans le monde du spectacle) qui enroule complètement le jack de Glen Benton, le chanteur/bassiste, qui semblait très ennuyé par cette situation. Il me dit de le laisser, qu’il s’en occupera. En bon professionnel, je ne vais pas le laisser en galère, c’est quand même le leader d’un groupe qui existe depuis 1987 ! Alors je lui rends tout naturellement service, j’arrive tant bien que mal à décoller ce foutu gaffer de son câble et je lui tends. Il affiche un sourire et me répond un « Oh thank you » très amical. Je donne une dernière setlist à un fan. Voilà une journée qui se termine admirablement bien.

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Clap de fin

Alors que Tool sur la Mainstage clôture en beauté ces 3 jours (enfin 4 avec le Knotfest), je vois depuis la scène des milliers de festivaliers regagner la sortie. Voilà c’est déjà fini. Tout le monde s’affaire pour ranger le matériel, tout est démonté à une vitesse impressionnante. ALTAR tout à coup, se transforme en une gigantesque forêt de flight-cases. Sitôt les projecteurs et les enceintes décrochés des structures qu’ils sont déjà rangés dans les camions.
Quelques jours après le festival, le régisseur de production a eu des retours par mail de groupes qui disaient avoir apprécié l’accueil sur ALTAR et remerciaient les équipes ainsi que l’organisation, c’est super gratifiant.
Je remercie à mon tour Ced le Stageman, Grabs le deuxième Stagehand avec qui j’ai travaillé en binôme dans cette aventure ainsi que toutes les équipes présentes. Je remercie également le Hellfest, l’organisation, le catering, la sécurité (des mecs au top) et tous les musiciens que j’ai côtoyés pendant ces 3 jours. Rendez-vous en 2020 le Hellfest !

 

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