Une aventure folle dans le monde réel – mais un monde réel où les Djinns existent tout autant que les hommes.

“Il est le fils du Dr Kaikobad, ivrogne et mouton noir de l’illustre clan Khan Rahman. De sa mère, il ne sait qu’une chose : elle est morte en lui donnant naissance. Mais quand son père tombe dans un étrange coma, le jeune Indelbed découvre le secret de ses origines et le vrai métier de Kaikobad : émissaire auprès du monde des djinns, êtres fantastiques, redoutables… et extrêmement procéduriers. Très vite, le garçon se retrouve au centre d’une controverse millénaire dont l’issue pourrait être l’extermination de l’humanité.” (quatrième de couverture)

Indelbed, jeune fils du docteur Kaikobad, un médecin alcoolique et désargenté, est dans une mauvaise passe : les excès de son père tont été tels que ces derniers a sombré dans un coma dont rien ne viendra le tirer. Ne reste plus pour l’aider qu’un vieux serviteur effacé, Majordume, dont les moyens sont limités, pour ne pas dire inexistants. Fort heureusement, dans cette famille de Bengalis, le clan est honnêtement uni :  Grand Oncle Sikkim, le patriarche, l’oncle Ambassadeur tante Juny, et leur fils passablement dissipé Rais, grand ami d’Indelbed, vont décider de ce qui sera le mieux pour lui.

« Le problème, c’est qu’Indelbed est mineur et qu’ils ont juste besoin d’une excuse pour l’occire. Archaïque, voyez-vous, mais selon la Tradition djinn, seuls les adultes d’âge mûr sont protégés par la loi. Toutes les deux ou trois saisons, on avait des chasses aux jeunes. La saison de la chasse était un évènement majeur du calendrier mondain. »

Le mieux ? Pas vraiment sûr, et à peine plus sûr que le pire. Car le jeune Indelbed apprend à cette occasion que sa tête est mise à prix. Et pas par n’importe qui : par une bande de djinns particulièrement féroces. Invraisemblable ? Pas vraiment quand débarque un Afghan du nom de Siyer Dargo Dargoman « émissaire, consultant en matières occultes, avocat en droit des contrats au Tribunal Céleste », qui a entre autres plaidé pour la cinquième concubine du calife des Mille et Une Nuits, quand on apprend que le coma de son père n’a rien de naturel, que ce même père avait un statut d’Émissaire auprès des djinns,  quand on découvre que sa mère morte en couches était une djinn et qu’on a par conséquent du sang de djinn dans ses propres veines.

« Ce sang-là court dans la famille. Mon grand-père en avait. Pour finir, on a dû l’enfermer au village. Fou à lier. Son propre oncle, mon arrière-arrière-grand-père, on raconte que les Britanniques l’ont arrêté pour faits de sorcellerie. »

Mais tout cela, qui semble incroyable, devient vite affreusement évident. Sachez-le : les djinns sont parmi nous. Ils évitent les hommes autant que faire se peut, mais ils sont partout. Ils ont tout inventé, comme en un immense gag récurrent. Absolument tout. Même Twitter, c’est dire. Dans ce récit plein d’humour, ces créatures tantôt bonasses et tantôt sanguinaires, pas si éloignées de la nature humaine finalement, sont aussi passablement querelleurs, et surtout infiniment procéduriers. Oubliez les contrats des hommes : ceux des djinns, pour la moindre embauche, la moindre cession, font plusieurs centaines de pages. Entre conseils, tribunaux, commissions et autres débats, tout est soigneusement régulé. Les arguties et contre-arguties juridiques occupent une grande partie de l’existence de ces créatures, qui est fort longue. Pas facile pour des simples humains de s’y retrouver. Pas facile pour Indelbed non plus, et peut-être même encore moins pour lui.

« Je pense qu’il nous faut chasser ces poisons par le feu. Je m’en vais donc te chauffer le sang quasiment jusqu’à ébullition. La douleur sera plutôt atroce. Tu en sentiras les effets malgré ta colonne vertébrale fendue, j’imagine. Tu devrais y survivre, et c’est ce qui compte. »

Car voilà Indelbed coincé dans une « fosse à meurtre », magnifique piège d’invention djinn, où l’on précipite ceux que la loi djinn ne permet pas d’assassiner directement. On a par contre le droit de les mettre dans des situations critiques dont ils ne pourront guère se sortir. Voilà pourquoi Indelbed se retrouve dans un réseau de souterrains hanté par d’énormes larves carnivores et par un djinn renégat absolument fou. Un piège dont –mais à quel prix ! –  il finira par s’échapper.

« La sécurité se fit plus sérieuse : tiré à quatre épingles, un djinn à tête de chacal, grand, mince et en fourrure noire, scannait sans cesse la foule de ses yeux rouges. Son champ ramassé autour de lui comme une armure dégageait une puissante aura chatoyante. »

Ce n’est là qu’une des péripéties de ce roman trépidant qui voit les aventures folles d’Indelbed, celles non moins impressionnantes du docteur Kaikobad, précipité dans son coma à travers un autre monde, celles du jeune Rais qui joue à un jeu particulièrement dangereux : reprendre le flambeau du médecin comateux, devenir Émissaire à la place de Kaikobad. Et il faut compter avec les trahisons des uns et des autres, l’intervention de multiples djinns qui à travers les hommes poursuivent leurs propres conflits, et considérer en toile de fond une immense menace : l’un des plus puissants des djinns a décidé que les hommes polluaient décidément trop un monde devenant peu à peu invivable et qu’il fallait réduire considérablement la population. Avec un bon petit tsunami sur le golfe du Bengale, pour commencer.

Préoccupations écologiques, donc, pour ancrer ce conte qui aurait pu être intemporel dans notre présent. Aspects civilisationnels et scientifiques également – on connaît depuis « Bagdad, la grande évasion », le goût de l’auteur pour la biologie et la génétique – puisqu’il est question d’évolution des espèces et d’une véritable révolution darwinienne dans la séparation ou au contraire l’identité partielle entre les djinns et les hommes. Une trouvaille astucieuse et inattendue qui permet de remonter très loin dans l’histoire de ces créatures.

 

Des personnages savoureux – Givaras, méphistophélique djinn cul-de-jatte, Golgoras, pilote de l’aéronef Saphiroth, Thoth, djinn gardien de Gangaridai, l’impitoyable Matteras, Barabas, qui guide le jeune Rais – , un livre perdu, retrouvé, inquiétant, le Compendium des bêtes sauvages, des aventures sur terre, sous mer et dans le ciel, plusieurs sortes de djinns – efrits, goules et marids – des alliances et des mésalliances, des traitrises et des retournements de situation. Si l’on peut reprocher à l’auteur une certaine tendance à en faire trop (le passage rapide du monde sous-marin au monde céleste fait un peu jeu vidéo, les dialogues sont amusants mais parfois longs, particulièrement dans le première partie, et le roman, qui dépasse les cinq-cent-soixante pages,aurait sans doute gagné à être plus resserré), on ne peut que lui accorder une imagination débordante, un humour constant, un appréciable sens de la formule (ainsi de tante Juny « dont le crâne parfaitement coiffé cachait un cerveau d’U-Boot allemand en maraude acharnée dans l’Atlantique ») et un talent certain pour, en empruntant à de multiples genres et à de multiples thématiques, mêler des éléments en apparence disparates en un tout cohérent. Profondément original, ce « Djinn City » apparaît comme une belle fiction, intelligente et distrayante tout à la fois, et, après « Bagdad, la grande évasion » confirme que Saad Z. Hossain est un auteur à suivre.

 

Les éditions Agullo sur eMaginarock :

Bagdad, la grande évasion, par Saad Z. Hossain

http://www.emaginarock.fr/bagdad-la-grande-evasion-zaad-s-hossain/

Espace lointain, par Jaroslav Melnik

http://www.emaginarock.fr/espace-lointain-jaroslav-melnik/

L’installation de la peur, par Rui Zink

http://www.emaginarock.fr/linstallation-de-la-peur-rui-zink/

L’Organisation, par Maria Galina

http://www.emaginarock.fr/lorganisation-maria-galina/

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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