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L’Organisation – Maria Galina

Une petite ville portuaire, dans l’URSS de la fin des années soixante-dix. La jeune Rosalia Belkina rêve de devenir traductrice. Malheureusement, les méandres de l’administration soviétique sont tels qu’il faut en passer auparavant par bien des étapes saugrenues, et absolument sans aucun rapport. C’est ainsi qu’elle se retrouve employé au service sanitaire du port. Il y a, juste à côté, le SSE 1 , surnommé les « Boîtes de Pétri », qui s’occupe des organismes tels que bactéries, virus, et parasites. Elle est affectée au service SSE 2. Qui s’occupe – mais elle ne le comprendra que bien plus tard –  d’organismes nommés « parasites de seconde catégorie » qui n’ont rien d’aussi conventionnel.

Un bureau standard, quelques employés qui semblent n’avoir rien d’autre à faire que de s’ennuyer. Katia, qui tire les cartes, mais peut-être pas seulement au sens figuré, et pourrait bien être capable, en douce, de tirer des ficelles dont Rosalia n’a encore aucune idée. Elena Sergueievna Pertichtchenko, la chef de bureau, qui a ses problèmes avec sa mère malade et sa fille adolescente. Vassili Trofimovitch Vassaguine, un jeune homme qui la pousse à lire Levi Strauss, en lui expliquant que la connaissance des mythes pourrait lui être utile. Mais la pauvre Rosa n’est pas très fine. Elle préfère se laisse happer, fort peu professionnellement, par la série des « Angélique, Marquise des Anges », romans à l’eau de rose d’Anne et Serge Golon. Déclinaison soviétique de Mme Bovary, Rosa laisse son imagination errer dans des rêveries qui ne sont pas les bonnes. Dans un contexte auquel elle ne comprend rien, elle pourrait bien constituer une proie idéale pour des entités qui pourraient naître avant tout de nos imaginations, et, une fois venues au monde, trouver dans des jeunes filles pleines d’émois et d’espoirs insensés des nourritures trop faciles.

« Au départ, ils ont cru qu’on lui avait rôti les jambes dans un feu, qu’on l’avait torturé… seulement que dalle. Ce ne sont pas du tout ses jambes. »

La première moitié de « L’Organisation » est donc avant tout un roman volontairement lent, volontairement peu explicite. Maria Galina prend son temps, veut faire sentir l’ennui, le pesanteur bureaucratique, l’attente d’on-ne-sait-quoi, la menace dont, dans un univers exclusivement prosaïque, on ne parle jamais. La première entité à débarquer n’apparaît que comme en creux, comme si l’on hésitait à mettre le lecteur, où même les protagonistes, au courant de ce qui se passe réellement. Ceux qui en parlent savent de quoi ils parlent. Le lecteur finit par deviner, du moins s’il a lu certaine œuvre d’un auteur classique et assez peu lu de nos jours. C’est dire que la créature qu’il faut, pour des raisons sanitaires, éradiquer de la ville et du port, n’a rien d’aussi commun qu’un vampire et qu’un loup-garou. D’autres créatures suivront, elles aussi passablement originales, même dans le domaine de la fiction de genre.

 « Notre travail n’a rien d’une plaisanterie. C’est une tâche délicate. Alors que ce type, on ne sait pas d’où il sort. Il est comme un corps étranger, une survivance. »

On l’aura compris : il y a dans « L’Organisation » un petit parfum de ce remarquable « Bureau des atrocités » de Charles Stross, dans lequel un investigateur en butte perpétuelle à la bureaucratie protège l’Angleterre contre les incursions de créatures lovecraftiennes. «L’Organisation », c’est un « Bureau des atrocités » avec l’humour britannique en moins (mais les Russes semblent être dotés d’un humour froid qui par moments n’a pas grand-chose à lui envier), avec un culte du secret  et une absence de transparence nettement plus développés, y compris vis-à-vis de ses propres agents, et aussi une bonne dose d’incompétence et de vodka.

« Qu’est-ce que je ferais, moi, si j’en avais les moyens ? Je rassemblerais l’équipe la plus nombreuse possible, je refermerais le cercle et je pourchasserais cette engeance jusqu’à la faire basculer dans le monde inférieur. »

Ce ne sont pas seulement les magouilles d’un type comme Lev Semionovitch, patron lointain du chef de bureau, qui s’obstine à devenir thésard sur le tard pour gagner le droit d’avoir un poste en capitale, ce ne sont pas seulement les combines des uns et des autres et tout ce temps gaspillé à essayer de trouver les biens élémentaires de la vie courante au lieu de sauver le monde, c’est aussi l’état de la Russie ou de ce qui en reste, la morosité ambiante et le manque de moyens de cette « époque de la stagnation » où l’on a laissé les compétences filer entre les doigts des uns et des autres et où l’on recherche qui pourrait bien tirer ces uns et ces autres d’une très mauvaise passe. Des compétences extérieures ? Peut-être. Vassili Trofimovitch Vassaguine, dans un monde absurde où sont évoqués Stanislas Lem et les frères Strougatski, cite Efremov, Lorenz, Chesterton. Il pourrait bien éviter le pire. Il se pourrait bien, également, que plus d’un y laisse des plumes.

« Un phénomène naturel. Ce ne sont rien de plus que des parasites mentaux, Rosalia. La conscience les engendre. »

Fantastique urbain au départ peu explicite, « L’Organisation » se précise donc peu à peu. A travers cette bureaucratie soviétique qui imprime à toute chose une lourdeur, une inertie, un ralenti qui apparaissent en eux-mêmes passablement fantastiques, c’est un monde particulier qui se dessine, celui d’un système de surveillance, de vigilance sanitaire, de réponse aux menaces qui prend l’eau de partout. Sans doute faut-il y voir l’image d’une modernité ratée qui de toutes parts se fissure, d’une rationalité trop peu rigoureuse pour triompher des anciens mythes, autochtones, ou venant confluer des quatre coins depuis les quatre coins de la planète. C’est avec un humour tout particulier que Maria Galina met en scène un affrontement spectaculaires avec une de ces puissances venues à la fois du passé et de l’ailleurs, camouflée par les autorités locales en tournage de film : les badauds qui se pressent contre les accès bloqués ne manquent pas de s’enthousiasmer devant ce qu’ils prennent, au loin, pour de formidables effets spéciaux. Une Russie qui échoue, qui rate quasiment toutes les étapes, de la modernité à cette mondialisation qui, en ce début des années quatre-vingts, commence à pointer le bout de son nez, mais qui finalement, s’en sort, se débrouille tant bien que mal, stagne et survit. Roman profondément original, à la fois grâce à son atmosphère à part et à ses protagonistes surnaturels, « L’Organisation » propose une autre vision du fantastique urbain, une sorte d’ «urban-fantasy » avec enquêteurs surnaturels et à forte connotation politique et sociale.

L’Organisation – saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation

Maria Galina

Traduit du russe par Raphaëlle Pache

Conception graphique : Sean Habig / WIP brands

Editions Agullo

 

Les éditions Agullo sur Emaginarock : L’Installation de la peur

http://www.mythologica.net/linstallation-de-la-peur-rui-zink/

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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