Je suis fille de rage – Jean-Laurent Del Socorro

Il est des romans qui vous restent en tête même après les avoir dévorés. Et sachez d’entrée de jeu une chose : j’ai purement et simplement adoré Je suis fille de rage. Donc attendez-vous à une chronique somme toute dithyrambique. Jean-Laurent Del Socorro avait déjà su me séduire avec Royaume de Vent et de Colère, et même si je n’ai pas lu Boudicca, je ne pouvais pas passer à côté de cette nouveauté, fan d’histoire militaire comme je le suis.

Arrêtons-nous un peu sur l’objet qu’est ce livre : une couverture cartonnée, presque 600 pages, une illustration juste parfaite, tous les éléments sont là pour faire de ce livre quelque chose de tout simplement énorme. La quatrième de couverture ne rend, à mon sens, pas assez hommage au génie qui se cache derrière ces pages tant tout est parfaitement accompli par l’auteur.

1861 : la guerre de Sécession commence.
À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

Alors je préfère vous prévenir tout de suite : vous ne serez pas face à un roman classique. Ce livre n’est même pas un roman, plus une compilation de récits courts, mettant en avant l’histoire de la Guerre de Sécession. Les aspects imaginaires de ce roman sont d’ailleurs assez légers. Donc si vous vous attendez à retrouver des vampires, des dragons ou encore d’autres grosses bestioles au milieu des Yankees et des Dixies alors passez votre chemin. Ici Laurent Del Socorro nous conte la guerre, avec poésie et un certain mélancolisme, mais la guerre avant tout.

Ce livre débute avec les prémices de la guerre de Sécession, la décision d’Abraham Lincoln, les rassemblements de soldats, le côté fleur au fusil d’une guerre qu’ils pensent courte et peu coûteuse en vies. En tant que seul élément  imaginaire, le lecteur retrouvera très régulièrement la Mort, dans son uniforme militaire blanc, émaillant le récit de sa présence funeste aux côtés de Lincoln mais pas uniquement. Les protagonistes que l’auteur a trouvé, allant de l’acteur de théâtre au général en passant par d’anciens esclaves apparaissent de manière plus ou moins récurrente, mais toujours à point nommé pour faire progresser le récit. Ce sont d’ailleurs les personnages choisis, chaque fois désignés plus par leur nature que par un nom permettant d’impersonnaliser le récit, qui font de ce livre une grande fresque historique sur quatre ans autour de cette guerre fratricide.

L’un des aspects les plus impressionnants de ce livre est le niveau de recherche et de précision historique que l’auteur donne à son récit. En effet Jean-Laurent Del Socorro nous propose un mélange de récit romancé (et non pas imaginé) et de documents d’époque traduit par ses soins : courriers, titres de journaux… Cela donne à l’ensemble une véritable atmosphère que personnellement j’ai adoré. Il n’y a qu’à jeter un œil à la bibliographie fournie en fin d’ouvrage pour comprendre le niveau de recherches réalisé par l’auteur.

La plume de Jean-Laurent Del Socorro est juste parfaite pour ce récit : à la fois synthétique, mais avec une poésie étonnante. Il nous décrit les actions du point de vue d’une multitude de personnages tout en gardant une trame générale bien maintenue dans sa main experte, mais aussi et surtout avec un talent littéraire rare qui lui permet des saillies poétiques et mélancoliques sur la guerre particulièrement réussies.

L’une des difficultés pour l’auteur fut sans doute la manière dont il a organisé son récit : quatre parties correspondant aux quatre années de guerre, des passages de vie très courts, rarement plus de deux pages, répartis entre les deux camps belligérants. Ce rythme très intense au niveau des changements de protagonistes qui décrivent bien souvent des actions parallèles ou s’enchaînant est assez impressionnant car le travail de préparation à l’écriture a dû être énorme. En tous cas à la lecture je n’ai détecté aucun problème de cohérence et c’est tout bonnement remarquable.

Je ne crie pas souvent au chef-d’œuvre, trop habitué à chroniquer des livres et donc un peu blasé, mais là avec Je suis fille de rage, que j’ai dévoré en trois jours seulement, je dois dire que je le fais. Ce livre est excellent à plus d’un titre : il traite d’une période historique peu explorée, propose une vision vraiment immersive, une plume exceptionnelle, et un talent de conteur rare. Les éléments de la recette sont bel et bien là et clairement ce livre mérite à mon sens d’être découvert par le public, et bien entendu acclamé. ActuSF continue donc son travail de publication de l’une des plus belles des nouvelles plumes françaises, mais qui est aussi l’une des plus imaginative.

Je suis fille de rage
Jean-Laurent Del Socorro
Editions ActuSF
2019

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