Entretien avec Yohann de YESPhotographies

Suite des interviews de photographes et graphistes possédant un talent rare pour décrire des univers imaginaires. Après Carole, aka Kryseis, c’est au tour de Yohann, de YESPhotographies de prendre le temps de répondre à mes questions. J’ai tout de suite été séduit par son travail lorsque je l’ai découvert : mettant en avant la féminité, la beauté, la nudité dans un environnement à la fois imaginaire, mais qui n’est pas loin de rejoindre celui de certains peintres. Une immersion dans son travail et une rencontre avec un homme passionné de lumières.

Bonjour, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à mes questions. Peux-tu tout d’abord nous expliquer comment tu es devenu photographe ?

Bonjour, et merci pour cette interview. J’ai un parcours atypique qui cherche depuis toujours l’équilibre entre l’art et la stabilité personnelle. Je suis ingénieur de formation et très jeune je n’ai pas pratiqué ce métier pour devenir sculpteur pendant 4 ans. La difficulté d’en vivre m’a fait opter pour une stratégie d’équilibre que j’ai mis 20 ans à construire. J’ai aujourd’hui un métier de consultant et game designer qui me passionne et me permet d’être mécène de mon travail photographique, c’est pour moi aujourd’hui l’équilibre parfait que je cherchais entre Art et vie épanouie. Pour mon métier et pour immortaliser certains événements que j’organise, je me suis équipé de matériel photo en 2014 et me suis formé via des sites de formation photo. J’ai acheté deux petits flashs et j’ai demandé à une amie de poser pour moi. Lors de cette séance j’ai eu la chance du débutant et vécu un choc émotionnel tellement intense à la vision de mes premières images que cette passion depuis 7 ans ne m’a plus quitté pour devenir intense et majeure. Je retrouvais le plaisir de sculpter mais cette fois avec la lumière.  Après je ne me vois pas complètement comme un photographe, je suis aussi graphiste depuis 30 ans. J’utilise Photoshop pour mon travail depuis que ce logiciel a été créé en v1…

Tes clichés dévoilent un univers tantôt mythique, féérique, SF, bref imaginaire. Où trouves-tu tes idées initiales ?

Par nature, je suis un imaginatif intarissable, un créatif compulsif ça aide déjà ! Ensuite j’aime beaucoup le cinéma sous toutes ses formes sans aucun snobisme, je suis plutôt bon public, un peu comme un enfant qui aurait gardé intacte sa capacité d’émerveillement. J’ai aussi beaucoup les symboles, je suis passionné de psychologie jungienne et son peuple d’archétypes fascinants. En particulier les images du tarot de Marseille que j’adore aussi et qui me guident souvent. J’organise d’ailleurs des stages de développement personnel avec ces archétypes. En réalité cette source d’inspiration est assez infinie. Après avec la multiplication intensive des shoots j’ai aussi une approche conversationnelle passionnante avec les modèles, cherchant les archétypes qui les touchent particulièrement pour garantir une convergence émotionnelle puissante. Vient alors le temps de la mise en scène ou parfois des équipes d’artistes m’accompagnent, commençons par les modèles, mais aussi les stylistes de talent, je pense à @milunaire, à @ibicella.costume.designer, à @keandana_creation, à @savanah_wildchild_official et aussi des maquilleuses formidables comme @johannapariente_muah ou @candyxgun et bien d’autres.

Tes modèles sont féminins, avec une certaine récurrence pour certaines. Comment sélectionnes-tu les femmes avec lesquelles tu travailles ?

Oui c’est vrai, mes modèles sont quasi exclusivement féminins. D’abord par exploration personnelle du mystère féminin, l’insondable mystère regardé par un homme qui tantôt rêve, tantôt fantasme bien sûr. J’ai été élevé par d’innombrables femmes ce qui est une particularité familiale, sœurs, cousines et très peu d’hommes dans ma famille. Les femmes sont des alliées dans ma vie depuis toujours, même dans ma vie professionnelle. J’aime les femmes profondément, avec respect et complicité, j’ai envie de représenter les femmes comme « sujet » et non comme « objet ». D’ailleurs au départ j’approchais ce sujet féminin avec une certaine pudeur, avec le temps j’ai aussi eu envie d’explorer la part sensuelle, la femme désirante qui est évidemment aussi un sujet très actuel du féminin assumé. En travaillant avec des femmes j’ai reçu de véritables cadeaux en tant qu’homme. D’abord qu’elles me font confiance et c’est très précieux, et ensuite que je pouvais humblement les aider à révéler leur beauté dans un monde cruel à ce sujet. Pour répondre à la sélection, le plus souvent mon principal critère est l’enthousiasme, l’engagement, l’émotion. Et le débat sur la beauté plastique est passionnant aussi car souvent, les modèles les plus à l’aise posent plus facilement. Certaines modèles qui ne correspondent pas à des critères esthétiques sociaux n’osent pas poser, ou n’osent pas me solliciter. J’ai comme projet d’ailleurs d’ouvrir ma recherche à plus de diversité dans mon approche photo, dont les hommes d’ailleurs.  Pour la question de la récurrence c’est aussi bien sûr lié à la confiance qui s’enrichit entre modèle et photographe et j’aime beaucoup explorer avec les mêmes modèles car cela pousse encore un cran plus loin la créativité pour ne pas refaire ce qui a déjà été fait. Ma compagne aussi est modèle alors bien sûr c’est ma modèle préférée.

Quel matériel utilises-tu pour travailler le plus souvent ?

Le matériel est à la fois une clé, à la fois je m’en rends compte pas si essentiel. Au début, comme beaucoup j’avais l’impression qu’il me fallait tout pour réussir, j’ai ainsi équipé mon studio de manière hyper professionnelle, des dizaines de flashs Elinchrom, tous les modeleurs du monde, un Canon 5D S 50Mpx et des objectifs de dingue, du matériel Profoto autonome pour les shoots extérieurs. Ce qui est génial pour explorer et sculpter la lumière. Mais dernièrement j’ai fait des clichés en lumière naturelle bluffants et je rigole un peu de mon addiction au matériel qui marquait un manque de confiance technique de mes débuts aussi.

Il y a beaucoup de dénudé sur tes clichés, mais tout en gardant un aspect esthétique plus important que la nudité elle-même. Cela m’a fait penser à certaines peintures du XVIIème et XVIIIème siècle. Est-ce une volonté de ta part que l’on retrouve cette inspiration artistique ?

Oui la nudité est bien sûr une source d’inspiration artistique vieille comme le monde. Je crois que le regard fasciné que je porte au corps de la femme vient bien sûr du fait que je sois un homme, soyons honnêtes, mais aussi d’une certaine forme d’émerveillement spirituel lié à la beauté du corps de ces femmes que nous désirons et qui enfantent le monde. S’il y avait une métaphore de la divinité, pour moi elle serait féminine. Quand j’entends les religions dirent que Dieu a créé l’Homme, je ne peux que sourire et observer que nous sommes tous nés d’une femme, elles œuvrent la création. Ainsi la beauté incroyable du corps féminin me fascine tant par l’instinct que par l’esprit. Ensuite, pour répondre à l’inspiration picturale, sans faire une longue psychanalyse, mon père jeune était un peintre de talent, très inspiré par les toiles de la renaissance. Il a préféré « s’occuper de sa famille » et a abandonné l’art pensant y revenir à sa retraite. Il est mort à 60 ans, m’offrant un message clé de ne plus jamais attendre. Je fais revivre – un peu – la passion de la peinture qu’il m’a transmise et mon goût personnel pour l’esthétique et la grâce que nous offre l’immense vivier des toiles de maitre. Même mon traitement Photoshop va de plus en plus dans ce sens.

Les fonds que tu utilises semblent bien souvent peints, très vaporeux et esthétiques. Comment shootes-tu pour arriver à ce résultat ? Via un fond vert qui te permet ensuite de caler ce que tu souhaites ?

En fait, je shoote sur fond gris neutre, car le vert c’est pour la vidéo et ça demande plus de post-traitement pour retirer les reflets verts etc. Je fais mes clichés studio, en général 300 prises par thème avec une grande variété de sets de lumière. Ensuite, je fouille dans mes bases d’images (j’utilise Shutterstock ou Photobash) et je cale le sujet sur le fond. Ensuite, je peins le plus souvent la lumière et l’ombre pour harmoniser sujet et fond en fonction des sources lumineuses et je filtre l’ensemble pour lui donner l’aspect le plus naturel possible. Les thématiques abordées aident beaucoup pour les recherches sémantiques sur les bases d’images. Et ma quête picturale aussi aide beaucoup car je ne cherche pas à atteindre la perfection photographique de la post-prod, les effets flous de profondeur et peinture aident à intégrer la scène pour qu’elle produise l’émotion que je recherche.

Combien de temps passes-tu en moyenne sur chaque photo ? (en comprenant prise de vue, retouche, publication).

Une prise de vue, 3 à 4 heures en tenant compte du stylisme, makeup, la sélection photo, 2 heures au moins d’échange entre l’équipe et moi pour choisir. Ensuite pour les retouches c’est totalement variable ! Je dirais 30 mn pour les plus simples quand j’ai trouvé le fond rapidement, jusqu’à 1 jour ou 2 pour les retouches les plus complexes type cyborg. Mais j’aime privilégier la vitesse pour avoir un geste spontané et avoir une abondance de production. Je vois la photo comme une narration, et l’abondance joue un rôle clé. A ce jour j’ai plusieurs milliers de photos retouchées, je n’en reviens pas, car je retouche jour après jour. Au bout du compte la production est dingue.

As-tu des artistes qui t’ont inspiré et que tu aurais envie de citer ?

Je suis très inspiré par la peinture classique, nous en parlions, la renaissance, le baroque, le romantisme, le préraphaélisme que j’aime beaucoup, le symbolisme. En photo, j’ai beaucoup d’émotion devant le travail de Salgado, j’aime aussi Annie Leibovitz ou Bettina Rheims, Man Ray, Newton bien sûr. Et puis je trouve sur internet des photographes géniaux comme André Brito ou certains photographes russes comme Sean Archer ou Dimitry Baev qui m’ont beaucoup inspiré. En sculpture j’adore le travail de Camille Claudel avec ses poses impossibles.

Quelle serait ta série préférée parmi toutes celles que tu as shootées ?

C’est très difficile à dire, j’en ai tellement. J’ai justement une série sur Camille Claudel que j’aime beaucoup, j’aime énormément le travail intimiste que je réalise avec ma compagne car il mêle l’art et l’amour et ça se ressent sur les photos (@ange_ofgwen). J’aime beaucoup les séries où j’ai innové en retouche comme les tableaux multiples réalisés avec une seule modèle qui marquent un tournant dans mes recherches. J’ai fait une sélection des photos que je préfère que je joins à cet article cela parlera mieux que des mots.

Une polémique agite Instagram depuis quelques jours puisque la plate-forme voudrait privilégier les vidéos afin de concurrencer Tik-Tok. Toi qui as quelques centaines d’images hébergées sur ce réseau que penses-tu de ce changement de direction ?

Nous sommes dépendants de la politique de ces géants, tant dans les orientations marketing que cette fameuse censure qui m’exaspère à chaque fois car je mutile tous mes clichés au nom de la bêtise. Facebook a d’ailleurs été reconnu coupable de la censure de l’Origine du Monde de Courbet ce qui m’a fait plaisir. Un monde où l’histoire de la peinture dont la nudité fait grandement partie est censuré parle bien de la vision puritaine et étroite de la femme et de la Nature plus largement. Après je comprends aussi qu’il y a la protection de l’enfance face à la pornographie qui est un sujet fondamental mais la stratégie utilisée ici est juste stupide. J’imagine que de faire le travail fin de sélection des images est impossible à très grande échelle mais la censure nous parle de notre monde actuel. L’industrie du porno est d’un côté l’un des marchés mondiaux les plus lucratifs et de l’autre l’on floute un téton féminin et exposant celui des hommes à tout va et surtout en ne censurant pas la violence ! Pour le sujet de la vidéo type tik tok je crois qu’elle devient une nouvelle forme de média qui remplace la télé d’une certaine manière et a fort niveau d’addiction, cela ne m’étonne pas que cette orientation soit privilégiée. Après en éternel optimiste, je trouve aussi que cela pousse le public et les créateurs de contenu à une certaine créativité, et une forme d’humour et un accès à une visibilité réservée auparavant à des élites.

Instagram a-t-il été un réel moteur pour la progression de ta notoriété ?

Pour être tout à fait honnête, mon objectif artistique serait un jour d’exposer ou de publier un livre d’images, les réseaux sociaux je n’en fait pas une affaire d’état. J’apprécie beaucoup de fait de partager mon travail et d’avoir des retours et le sentiment d’avoir quelques milliers de personnes avec lesquelles je partage mon travail est super enthousiasmant en tant qu’artiste. Si l’on parle de notoriété, c’est aussi un moyen formidable de rencontrer des artistes passionnés, modèles, stylistes, maquilleurs, accessoiristes, bijoutiers aussi. Cela me manquerait beaucoup de ne plus avoir cette mise en relation puissante. Comme je suis mécène de mon travail personnel je n’ai aucune recherche de rentabilité par les réseaux sociaux. Je fais des prestations quand la demande est très précise, où qu’il s’agit d’un travail pour une marque, mais je ne les cherche pas. La rentabilité d’un travail artistique est très faible et je n’ai pas du tout la notoriété nécessaire pour être sur un marché plus prestigieux. Je suis finalement un amateur passionné qui cherche à exprimer tout l’imaginaire débordant qui m’anime je ne veux pas rentrer dans les contraintes créatives qui me lasserait beaucoup en photo, mariage, pack shot, ou contrat mode, ça ne m’intéresse pas du tout. C’est ce que j’ai compris très jeune, je devais séparer l’Art et la rentabilité pour m’exprimer pleinement. L’altruisme est un moteur très puissant de création.

Sur quels autres supports peut-on retrouver ton travail ?

Au départ j’ai monté un site kabook : yohann.kabook.fr mais dernièrement j’ai voulu avoir la main sur l’exposition de mon travail et j’ai créé un site très complet où retrouver tout mon travail sans censure : www.yesphotographies.com (mdp : ADULTE). J’ai plusieurs projets d’utilisation de la photo au-delà de l’image elle-même, un livre sur le féminin multiple, un stage de développement personnel pour la réappropriation de l’image de soi, l’utilisation de mes photos pour des cartes de type photolangage ou livre d’archétypes et j’espère un jour exposer car l’émotion d’une image imprimée est encore plus forte qu’un scroll rapide sur un réseau addictif.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui cherche à se lancer dans la photographie ?

Je crois que ce n’est pas la personne qui choisit véritablement de se lancer dans la photo, c’est la photo qui décide d’embraser les personnes d’une passion absolue. Si j’avais à recommencer depuis le début j’aurais pris un reflex de base avec une focale fixe, un 50 peut être à 100 balles et me serais entrainé sans cette course idiote au matériel.  Je crois au monde des amateurs qui vivent sans véritables contraintes créatives, donc je dirais devenir un amateur passionné d’abord sans se mettre en danger et grandir dans les milieux cibles par la relation aux autres. La photo c’est vaste ! Elle est le reflet, elle est « la photo » de nos mondes intérieurs. Ainsi bien se connaître, savoir ce qui est au-dedans de soi vibrant et authentique et le retranscrire par ce média en progressant petit à petit. Je rigole encore de mes images du début qui me faisait vibrer, c’est fou le chemin parcouru. Parfois je me dis que je rigolerai aussi des images que je fais aujourd’hui c’est ainsi. Le goût de la technique est important mais pas fondamental. La réussite pour moi est toujours une conséquence de la passion et pas l’inverse. En imaginant il y a 7 ans me prédire qu’il faudrait 40 000 heures de travail pour arriver à un résultat assez satisfaisant aujourd’hui peut être aurais-je eu peur. En les traversant dans l’inconscience de l’effort, porté par mon « flow » (lien entre défi et talent) je n’ai jamais eu le sentiment de souffrir, tout au contraire, je garde un plaisir intense et renouvelé.

Merci beaucoup pour tes réponses et à bientôt au détour d’une nouvelle série de photos sur les réseaux !

Merci à toi, c’était très plaisant de répondre à tes questions.

Thomas Riquet

Thomas Riquet

Passionné de littératures de l'imaginaire il cherche à faire partager sa passion au plus grand nombre à travers ses chroniques et le site. Depuis 2011 il est également anthologiste et directeur de la collection Reflets d'Ailleurs (Fantasy) des Editions Asgard, sous son vrai nom. Ce faisant il assure également la direction littéraire d'anthologie lorsque tous ses boulots lui en laissent le temps, ce qui arrive trop rarement à son goût..

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *