Agullo Court : une nouvelle collection pour les éditions Agullo, un format poche en 12 x 18. Pour  ce second tome de nouvelles après Presqu’îles de Yan Lespoux, ce sont dix récits d’Asja Bakic, entre fantastique et science-fiction, entre explorations de lointains et de zones plus intimistes, qui viennent composer, sous une élégante couverture de courbes topographiques de l’astre rouge reprises en illustration intérieure en noir et blanc, ce recueil intitulé Mars.

Avec ce premier recueil à la prose ironique, Asja Bakić crée une galerie de personnages uniques et tordus, qui évoluent dans des univers à la croisée du fantastique d’Edgar Poe et d’un futur à la Black Mirror : une femme n’échappera au purgatoire que quand elle aura composé son chef-d’œuvre ; une autre réside dans un monde sans contact physique où elle écrit de la pornographie ; des enfants s’inventent des monstres au cœur d’un été idyllique ; une sociopathe trouve plus retorse qu’elle ; et dans la dernière nouvelle, la littérature a été déclarée nocive pour l’humanité et tous les auteurs exilés sur la planète Mars.

Peuplées d’écrivaines, de solitaires, de meurtrières ou de clones qui toutes tentent de trouver un sens à leur réalité désaxée, ces histoires teintées d’humour noir lèvent le rideau sur l’étrangeté du quotidien et revisitent avec brio quelques thèmes classiques de la science-fiction d’un point de vue féminin.

« Une chaleur intense envahissait la pièce, j’ai pensé que j’allais brûler avec mes œuvres posthumes. »

Avec Excursion dans le Durmitor, on oscille entre une nuée de souvenirs et un étrange purgatoire, une sorte d’entre-deux mental où s’entrecroisent notions et réflexions, où s’amorce une histoire étrange et terrifiante : quel peut bien être le rapport entre la littérature, l’immortalité, Héraclite, et un ami imaginaire sous la forme d’une licorne ? On pourrait bien retomber sur nos pieds, ou plus exactement en pleine épouvante, avec les zombies, et bien malin qui aurait su les voir venir avant le terme de ce récit profondément atypique.

« L’horreur ? Je ne savais pas ce qu’était l’horreur comme sentiment. Je ne l’ai jamais éprouvé. »

Moins ouvertement fantastique, mais également trouble, Le Trésor enterré repose sur une ambiguïté fondamentale qui ne sera jamais réellement levée : l’inquiétant voisin, l’oncle étrange, est-il responsable de la disparition de personnes âgées ? Possède-t-il réellement un trésor, et si oui l’a-t-il volé ou patiemment accumulé ? Les enfants s’inventent-t-ils  un monstre ou se font-ils des idées ? L’enfance interprète, se questionne, tâtonne, fabule, observe et découvre le vaste monde. Crimes toujours, mais changement de tonalité avec Les Thalles de Madame Lichen, qui s’inscrit dans un registre horrifico-policer ou une sérial-killeuse diabolique se trouve piégée par une jeune fille en apparence inoffensive qui pourrait bien, in fine, n’être pas tout à fait humaine.

« J’ai comme l’impression d’avoir été projetée sur scène par quelqu’un ; je ne reconnais pas l’homme avec qui je mange. »

Avec Abby et Asja 5.0, bienvenue dans le monde de la science-fiction, des androïdes, des clones et des réalités virtuelles. Une jeune femme nommée Abby, mais peut-être n’est-ce-pas son vrai nom, se trouve enfermée dans une journée sans fin par un individu qui lui dit être son époux mais qu’elle ne reconnait pas. Qui lui dit que ses souvenirs vont revenir peu à peu. Mais rien ne change, des éléments reviennent en boucle, et l’horloge parlante lui en dit plus qu’elle ne le devrait. Créature virtuelle, androïde ou simple schizophrène, on baigne dans l’ambigüité dickienne du réel lézardé. Jeu sur le doubles, ou les doubles, avec Asja 5.0, et également avec Passions, qui joue aussi, sur un registre moins science-fictif et plus fantastique, sur l’ambiguïté, la confusion, le désir, la dérive mentale, l’alter ego littéraire : trouble de la personnalité, doute sur l’identité et orientation profonde, y compris de genre, intérêt pour les revers, ou plutôt les avers, antipodismes compris, les faces cachées, les vérités parfois empoisonnées.

« Ce jour-là, quand il monta dans le bus, Milan sentit une odeur de viande crue. »

Avec Carnivore, confusion toujours, ambiance croissant sans cesse dans le cauchemaresque, avec cette abolition du discernement propre au songe, ce personnage qui accepte l’impensable, qui s’accommode d’une déviation impossible par rapport au réel, qui semble lui-même accepter de perdre toute humanité : on sent presque, dans ce bref tableau à la fois surréaliste et macabre, le poids oppressant du monstre de Füssli.

« Il n’avait plus besoin de rien m’expliquer. Les immeubles étaient de travers et c’est ainsi qu’ils devaient être. »

On reste entre deux eaux avec L’Hôte qui se situe à la confluence entre plusieurs genres, sans pencher pour un seul, et se dérobe à toutes les étiquettes. Récit d’infiltration, de secte, de déviance, d’extra-terrestre peut-être, d’artefacts, de singularités technologiques, ou peut-être magiques, d’altérité, de changement inexorable : une sorte de concentré de thèmes de série B, mais revu à travers le prisme spécifique d’Asja Bakic, une ambiance étrange, une fois encore légèrement onirique, un peu de mélange de « weird » et d’inquiétude à la Jeff VanderMeer, peu explicite, inquiétant et parfois à la limite de l’horrifique, avec une fin une fois encore ambiguë : au lecteur de choisir son interprétation

« Mars, en réalité, est un projet de développement urbain abandonné. Personne n’a jamais expliqué pourquoi les chantiers des complexes hôteliers, des immeubles d’habitation et de bureaux avaient été interrompus en cours de route par les corporations. À l’origine, toutes ces constructions étaient destinées à des personnes qui savent déjà ce qui les attend avant même d’entamer un voyage. Je parle de ces gens dépourvus d’imagination. »

On passera rapidement sur La Route vers L’Ouest, récit sur le thème des crises migratoires mis en scène avec une inversion à visée didactique assez convenue, pour découvrir le dernier récit, Le Monde en bas, qui vient refermer le volume sur le thème sur lequel il s’ouvrait, la littérature comme infini mais aussi comme particularité. Dans ce monde futur où la planète Mars est devenue facilement accessible, il est décidé d’y exiler l’intégralité des auteurs de ce monde. Mais, à l’inverse du fameux Fahrenheit 451  où l’on souhaitait détruire irrémédiablement les livres par le feu, la politique ne se révèle pas aussi drastique. Elle y est surtout bien plus fine, et répond à un besoin que nous laisserons au lecteur le soin de découvrir.

 

« Nous nous rappelions le moment où le bureau de la censure, d’un seul trait de plume, avait rayé toute la littérature de la surface de la terre. Et nous en arrivions toujours à la même conclusion : la littérature est vraiment morte. »

En dix nouvelles marquées par la littérature, les obsessions, les confusions face à l’illisibilité du monde, les jeux avec le réel, Asja Bakic revisite à sa manière toute particulière, et avec sa petite musique personnelle, les thématiques de la science-fiction et du fantastique. Des nouvelles souvent  cryptiques, ambiguës, sans véritable fin, se terminant en équilibre sur l’étrange. Un petit recueil singulier qui donne envie de découvrir les autres volumes de la collection Agullo Courts et les œuvres à venir de l’auteur.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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