Un roman fascinant qui interroge sur notre frontière animale et l’éthique de la science.

«Il me revint en tête – par quel procédé mental inconscient -, une phrase qui fit retourner ma mémoire de dix ans en arrière. Elle flotta imprécise en mon esprit pendant un moment, puis je revis un titre en lettres rouges : LE DOCTEUR MOREAU, sur la couverture chamois d’une brochure révélant des expériences qui vous donnaient, à les lire, la chair de poule. Ensuite mes souvenirs se précisèrent, et cette brochure depuis longtemps oubliée me revint en mémoire, avec une surprenante netteté. J’étais encore bien jeune à cette époque, et Moreau devait avoir au moins la cinquantaine. C’était un physiologiste fameux et de première force, bien connu dans les cercles scientifiques pour son extraordinaire imagination et la brutale franchise avec laquelle il exposait ses opinions.»

De toutes les œuvres de H. G. Wells, L’île du Dr Moreau n’est sans doute pas la plus connue. Elle n’en demeure pas moins celle qui m’a le plus marquée, tant par son fantastique brutal que par les réflexions qu’elle amène.

Seul survivant d’un naufrage, Edward Prendick est recueilli sur une île par l’étrange scientifique Docteur Moreau. Au cours de son séjour, il réalise alors que l’île est peuplée de créatures monstrueuses, mi humaines mi animales.

L’atmosphère étonnante du livre introduit un suspense pesant, et sait faire frissonner le lecteur. Comme le protagonisme, on reste à l’affut de ces monstres dissimulés entre les pages, partagés entre l’horreur et la fascination de leur découverte… J’ai été très rapidement séduite par la dimension fantastique qui s’en dégage, un fantastique qui prend sans doute bien plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque de l’auteur… Publié en 1896, l’ouvrage évoque des hybridations entre espèces qui relevaient sans doute de l’impossible autrefois. Mais les connaissances que l’on a aujourd’hui dans le domaine scientifique nous permettent d’imaginer sans peine les dégâts que pourraient provoquer de telles expériences, entre les mains de chercheurs peu scrupuleux…

Au-delà donc de l’aspect fantastique indéniable se dégage un véritable questionnement sur les enjeux éthiques de certaines recherches. Car les créatures du Docteur Moreau se révèlent, au fur et à mesure des chapitres, de plus en plus conscientes de leur sort. C’est la frontière poreuse entre l’humanité et l’animalité qui se désagrège ici, renvoyant le lecteur à son propre statut de bête. Et c’est bien ce qui, en définitive, nous met le plus mal à l’aise : cette sensation lancinante de basculer lentement mais sûrement du côté des monstres, car ils se révèlent peut-être plus humains que leur créateur… Leur révolte inévitable est un drame pour le protagoniste, mais une libération salutaire et moralement souhaitable.

L’île du Docteur Moreau est donc un excellent roman qui, au-delà de l’aspect fictionnel, sait nous faire réfléchir.

NokomisM

NokomisM

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