Entretien avec Lionel Davoust, auteur de la série Les Dieux sauvages

eMaginarock : Bien le bonjour Lionel, je te remercie de prendre le temps de répondre à mes questions ! Thomas a déjà eu l’occasion de t’en poser quelques unes il y a 3 ans, après la sortie de Port d’Âmes. En quelques mots, que s’est-il passé pour toi depuis du côté de l’écriture ?

Lionel Davoust : Bonjour Anouchka et merci à toi pour ce retour ! Alors il s’est passé beaucoup de choses pour moi depuis la sortie en grand format de Port d’Âmes : déjà, le roman a été repris en poche par Folio SF, et c’est pour moi un immense plaisir car une grande partie de mes héros de jeunesse se trouve dans cette collection… c’est donc un sacré honneur.  J’ai publié des nouvelles assez régulièrement dans des anthologies : il y a eu celles des Imaginales (Trolls et Licornes, Fées et Automates), Dimension Technosciences @venir chez Rivière Blanche…

Ensuite et surtout, je travaille depuis 2016 à mon projet le plus ambitieux à ce jour, une série de fantasy post-apocalyptique intitulée « Les Dieux sauvages » et dont les deux premiers volumes, La Messagère du Ciel et Le Verrou du Fleuve, sont sortis en 2017 et 2018. Je suis enchanté des retours incroyablement positifs des lecteurs et lectrices sur cette série ; le premier tome a reçu le prix Elbakin.net du meilleur roman de fantasy francophone et le prix Imaginaire Découverte des Petits Mots des Libraires, ce qui est un immense encouragement à donner toujours le meilleur de moi-même tandis que j’approche du bouclage du tome 3, La Fureur de la Terre, qui sortira en avril 2019.

M. : Tu es un auteur prolifique : pas moins de 9 parutions en moins de 10 ans, dont un recueil de nouvelles et la création de l’univers d’Évanégyre (sans compter les nouvelles publiées dans des anthologies diverses et variées). Peux-tu nous parler de cet univers, ses règles, ses systèmes de magie ?

L.D. : Je crois qu’Évanégyre s’inscrit pile entre la fantasy et la science-fiction. À bien des titres, son esthétique se rapproche de la fantasy (on y parle de magie, il y a des époques médiévales claires), mais il est développé comme un planet opera, avec un vaste ensemble de récits tous indépendants les uns des autres, qui permettent toutefois au lecteur intéressé d’approfondir davantage l’histoire et les événements.

De manière générale, dans Évanégyre, la magie est simplement un champ énergétique qui baigne la planète, un peu à l’instar des vents solaires qui soufflent sur notre propre Terre. Certaines substances (notamment une roche appelée la dranaclase) ou certains êtres vivants ont une affinité plus ou moins grande avec ce champ, ce qui ouvre des capacités plus ou moins spectaculaires ou transcendantes. En particulier, un Empire qui a marqué l’histoire d’Évanégyre, Asreth, a utilisé ce champ comme une source d’énergie qui lui a permis de développer des machines et des armes appuyant un projet de conquête mondiale (il faut imaginer, en gros, l’empire romain qui aurait détenu l’arme nucléaire). De façon générale, cette magie permet de s’affranchir fugacement des limites de la physique (temps, espace, énergie), ce qui s’exprime de bien des façons.

M. : Sachant qu’ils se déroulent à des époques et dans des lieux différents, dans quel ordre conseillerais-tu à un lecteur qui souhaite te découvrir de lire les ouvrages se situant dans cet univers ?

L.D. : Alors justement : il n’y a pas d’ordre. Tout est parfaitement indépendant (hormis les volumes du cycle « Les Dieux sauvages », qui se lisent à suivre, bien entendu), mais le lecteur ou la lectrice attentif.ve pourra voir au fil de son exploration émerger peut-être des motifs plus vastes à travers les connexions qu’il ou elle pourra tracer d’un récit à l’autre… mais qui ne sont nullement nécessaires pour apprécier chaque livre.

Donc, pour découvrir Évanégyre, il suffit d’attaquer par l’histoire et l’époque avec lesquelles on a le plus d’affinité. Parmi les publications à ce jour, La Volonté du Dragon et La Route de la Conquête se déroulent à l’époque de l’Empire d’Asreth, ce sont des récits assez épiques mâtinés de steampunk, lorgnant même vers la SF, qui s’inscrivent probablement le plus fidèlement dans la tradition du planet opera, qui parlent de la marche de l’histoire et de rencontres (plus ou moins heureuses, plus ou moins belliqueuses) entre cultures. Le cycle « Les Dieux sauvages » est une fantasy âpre, post-apocalyptique, probablement la plus proche des canons du genre, avec de nombreux points de vue qui composent une vaste fresque narrant le tournant d’un royaume et, à travers lui, d’un monde. Enfin, Port d’Âmes est un roman beaucoup plus intimiste, une histoire d’ascension sociale et d’amour, qui parle d’identité, de mémoire et de création artistique à travers le parcours d’un jeune noble idéaliste dans une ville labyrinthique et impitoyable.

M. : Quand tu te lances dans la rédaction d’un nouveau récit, est-tu plutôt du genre à avoir planifié chaque retournement de situation en amont, ou à te laisser porter par l’évolution des personnages en n’ayant qu’une grosse trame générale en tête ?

L.D. : J’ai tendance à beaucoup planifier — je connais par exemple toujours la fin de mon récit, ainsi que les grands tournants par lesquels il va passer – mais je détaille de moins en moins pour laisser de plus en plus l’inconscient parler. Avec l’expérience, plutôt que d’avoir une structure très précise, je m’assure d’avoir plutôt bien défini ce qui « anime » les personnages, le monde, le récit, et je déroule les conséquences de ces impulsions initiales, dont je découvre une partie au fil de l’écriture, même si j’ai un cap global. Bref, je construis un squelette, mais je laisse l’histoire prendre vie et décider comment elle va habiller la direction dans laquelle je l’ai lancée, ce qui me paraît beaucoup plus riche et intéressant, pour le lecteur comme pour moi.

M. : Tu es quelqu’un, on peut le constater en te suivant sur ton blog et sur les réseaux, de sensible et concerné par ce qui se passe autour de toi. Est-ce qu’il y a des valeurs ou des obsessions que tu essaies de faire passer à travers l’écriture ?

L.D. : Je m’efforce au maximum d’éviter d’avoir un « message », ou une leçon. Je suis un raconteur d’histoires avant tout, et ma première loyauté va toujours envers le plaisir de l’aventure et de la lecture. Maintenant, je pense que la fiction est un des outils les plus puissants pour interroger, en compagnie des lecteurs, le monde qui nous entoure. Ce que j’écris est forcé de refléter mes propres interrogations ou colères : par exemple, « Les Dieux sauvages » parle énormément de la place des femmes et de l’oppression patriarcale, notamment dans le contexte des religions dogmatiques. Mais je me considère seulement comme un ouvreur de portes. Comme je le disais plus haut, je déroule les conséquences de certaines idées, de certaines situations à travers la mécanique d’un récit et des personnages qui l’habitent ; cela interroge nécessairement le monde. De manière générale, néanmoins, je crois que je ne peux m’empêcher de revenir graviter autour des questions de liberté, d’auto-détermination, de la place du sacré et du sens qu’on y attribue dans l’existence – à travers la marche de l’histoire et le questionnement des ordres établis. Le bonheur de l’imaginaire, c’est que je peux en plus faire ça avec des dragons, des robots géants et des batailles épiques…

M. : En-dehors de l’écriture à proprement parler, quels sont tes autres projets ?

L.D. : Je fais trop de choses, haha ! Un projet lancé depuis deux ans avec Mélanie Fazi et Laurent Genefort dont je suis vraiment très heureux, c’est le podcast Procrastination, qui se propose de traiter en quinze minutes tous les quinze jours un sujet sur les métiers de l’écriture, allant des techniques de narration à la façon dont l’édition fonctionne. J’ai aussi mis le pied dans le domaine du jeu vidéo ; je réalise musique électronique et sound design sous le nom Wildphinn, même si cette activité est un peu en pause pour l’instant à cause du temps qu’exige « Les Dieux sauvages » (cependant, des projets devraient se concrétiser l’année prochaine, cette fois autour de courts-métrages). J’ai aussi repris la traduction littéraire pour une série intitulée « Magie Ex Libris », par Jim C. Hines, qui représente une véritable déclaration d’amour à l’imaginaire et à la lecture — je me suis éclaté à faire ça (c’est paru aux éditions L’Atalante). Et puis, quand le temps me le permet, j’essaie de renouer avec mon ancien métier de biologiste marin en partant comme volontaire écologique et photographe – j’ai passé le mois d’avril dernier en Islande à travailler pour l’ONG Orca Guardians, une fondation qui suit la population d’orques à l’ouest du pays. En ce moment, je me recentre beaucoup sur mes activités de création au sens large (écriture, musique, photo et voyages / volontariats).

M. : Il me paraît difficile d’être aussi prolifique sans opter pour une organisation rigoureuse (à moins d’avoir le pouvoir de figer le temps, d’avoir un TARDIS à disposition ou la capacité de se téléporter dans un univers parallèle au sein duquel le temps ne s’écoule pas de la même façon qu’ici, aaah, tu es démasqué !). Quand on te suit sur les réseaux, on se rend compte que c’est effectivement une question d’importance pour toi et que tu es adepte d’outils et de méthodes te permettant d’être plus efficace. Peux-tu brièvement nous parler de ce que tu utilises en ce moment ?

L.D. : Je voudrais avoir un TARDIS à peu près une fois par mois, ouais…

Je me suis lancé dans les démarches de la productivité il y un peu plus de cinq ans environ : j’en avais assez de courir après le temps et d’avoir l’impression de ne jamais arriver à pouvoir faire tout ce que je voulais. (C’est toujours le cas, mais je fais davantage de choses, donc c’est une quête sans fin…) Mais effectivement, pour moi, le cœur de l’organisation et de la productivité personnelles, c’est de pouvoir faire des choses plus efficacement, plus clairement, pour dégager davantage de temps pour faire encore plus ce que l’on aime… y compris ne rien faire, parfois, ou juste être avec ses proches !

J’ai énormément exploré ces questions, tant au niveau des outils que des principes (psychologiques et neurologiques), j’en parle beaucoup sur mon site, mais pour résumer, en gros, j’utilise trois outils qui sont les piliers de mon travail :

La méthode Getting Things Done, qui est un énorme succès planétaire rédigé par David Allen dans les années 2000. C’est « la » méthode de productivité qui a déclenché tout ce mouvement ; elle est à la fois très simple et redoutablement efficace… à condition de se montrer discipliné ! Je surveille tout cela avec un logiciel appelé OmniFocus, qui représente un peu le Photoshop de la productivité.

Je planifie mes journées avec rigueur à l’avance (méthode dite du « time-blocking ») et je m’y tiens, pour minimiser les distractions et m’efforcer d’avoir une estimation réaliste du temps à ma disposition. J’ai par exemple un minimum de 5h incompressibles réservées à l’écriture, chaque jour. Je planifie le temps que je passe sur mes courriels, sur l’administratif etc. Je ne consulte pas mes réseaux sociaux et mes courriels plus d’une fois par jour, et quand je le fais, c’est pour traiter ce qui s’y trouve. (Ce qui ne m’empêche pas d’être en retard là-dessus… je suis désolé !)

Enfin… je suis passé sous Mac et iOS il y a deux ans et j’ai à peu près augmenté ma productivité d’un tiers. Pour un geek comme moi, la capacité à automatiser et à raffiner ses flux de travail sur ces systèmes est proprement stupéfiante. J’ai éliminé une quantité invraisemblable de frictions dans ma manière de travailler par rapport à quand j’étais sous Windows et Android – ça ressemble à une réclame, mais je suis parfaitement sérieux : quand je repasse sur un PC classique aujourd’hui, j’ai la sensation d’utiliser une machine à écrire par rapport à l’efficacité d’un véritable ordinateur. Mon Mac et mon iPad sont devenus des outils absolument fondamentaux pour moi.

M. : Afin de clôturer en beauté, que nous réserves-tu pour l’avenir proche et moins proche et quels sont les rendez-vous à ne pas manquer ?

L.D. : Alors, il y a deux grosses publications en ligne de mire en 2019 ! Tout d’abord, la novella Les Questions dangereuses, initialement parue dans l’anthologie Dimension de Capes et d’esprit vol. 2 dirigée par Éric Boissau chez Rivière Blanche, va reparaître en poche chez Hélios en janvier ; le texte sera augmenté d’un copieux entretien sur cet univers et l’écriture de manière générale, réalisé par Nicolas Barret. L’autre gros morceau, c’est la suite de la saga « Les Dieux sauvages », le troisième tome intitulé La Fureur de la Terre qui sortira en avril 2019, comme je le disais plus haut. À ce moment, j’aurai déjà commencé à travailler sur le volume 4, L’Héritage de l’Empire, qui sortira quant à lui au printemps 2020.

Ensuite, je serai présent en dédicaces, rencontres et festivals comme toujours tout au long de l’année ; plutôt que de donner une liste (qui est toujours en évolution), je vous invite à jeter un œil à l’agenda sur le site, qui comporte toujours les événements officiellement confirmés avec les infos pratiques : http://lioneldavoust.com/agenda En espérant vous y voir ! 🙂

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