Un bon écrivain est un écrivain mort – Guillaume Chérel

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« Les écrivains, ça se mange froid, c’est meilleur avec les asticots », écrit Henri-Frédéric Blanc, qui n’en a jamais été à une formule saignante près. L’assertion voisine, « un bon écrivain est un écrivain mort » – dont Guillaume Chérel rappelle dans sa postface qu’elle a déjà servi de titre à un ouvrage du non moins féroce de Jean Pierre Enard – si elle est légèrement plus policée, a au moins le mérite d’afficher la couleur. On devine en effet son corollaire immédiat : faire avaler son bulletin de naissance à un auteur à la mode, c’est le faire accéder plus rapidement au panthéon convoité des classiques. Et si seuls les hommages accordés aux vivants importaient réellement à cet auteur, ma foi, tant pis pour lui.

« Comme Christine Légo avec son père et Michel Ouzbek avec sa mère, écrire lui coûtait moins cher que d’aller voir un psy. »

Ils sont dix, et non des moindres. Mélanie Latombe, Jean de Moisson, Michel Ouzbek,  Frédéric Belvedère, Christine Lego, David Mykonos, Tatiana Roseray, Kathy Podcol, Delphine Végane, et enfin Yann Moite. Dix auteurs « vendeurs », dix auteurs phénomènes invités par un mystérieux milliardaire qui vient de racheter le monastère de Saorge, dans les Alpes-Maritimes, pour un de ces débats littéraires auxquels ils sont habitués. On s’en doute : une fois arrivés en ces lieux, ils auront assez peu des chances d’en sortir vivants.

En effet, après une série de savoureux chapitres à travers lesquels Guillaume Chérel, entre biographie et fiction, présente un à un ses auteurs, lesquels, qui en train qui en automobile, s’acheminent sans le savoir vers leur perte,  les choses évoluent de manière inattendue. Le commanditaire du débat (qui a signé ses invitations « Un Cognito ») n’apparaîtra jamais, l’animateur insultera copieusement les auteurs avant de se volatiliser en les laissant en pâture à leur public, les employés du monastère ne tarderont pas eux aussi à filer à l’anglaise et le massacre pourra commencer. La solitude, dix statuettes, une comptine on ne peut plus évocatrice du fameux « Dix petits nérés » d’Agatha Christie. Nul besoin d’explications aux auteurs pour qu’ils comprennent que cela commence à sentir le sapin.

« Mikonos, vous le trouvez viril ? demanda Podcol. De Moisson… il est si petit, si léger ! Et je ne vous parle pas de d’Ouzbek. Berk ! Moite, on dirait un singe, Belvédère un dégénéré. »

On s’en doute : bien plus que l’intrigue, c’est la mise en scène des auteurs, que cela soit en leur for intérieur ou dans leurs interactions, qui importe. Gentiment vachard mais pas vraiment perfide (en tout cas infiniment moins que certaines/certaines des auteurs mis en scène), Guillaume Chérel dézingue sans vraiment démolir, plante ses banderilles sans jamais donner le coup de grâce, assassine gentiment, sans jamais mettre à mort. Jubilatoire, certes, et féroce également, mais on le devine aussi habité par une certaine sympathie pour ses personnages, et pour les auteurs du monde réel qu’ils représentent.

Car ce qui à l’évidence intéresse Guillaume Chérel,  ce n’est pas seulement l’ironie facile, à la manière de « La littérature sans estomac » de Pierre Jourde, mais aussi la manière dont des personnalités parfois brillantes, en accédant au glorieux statut de « télécrivains », sont parfaitement représentatifs, révélateurs et émanations d’un lectorat médiocre qui confond les plateaux-télés avec les cimes de l’intellect. Ces auteurs avec leurs failles, leurs fragilités, leur cynisme, ont su s’engouffrer dans les failles, le cynisme et la superficialité de lecteurs sur lesquels une grande partie du blâme est à rejeter. Le chapitre onze est à cet égard particulièrement significatif, dans lequel on voit l’animateur du débat, tout juste avant sa disparition, cracher au public ses quatre vérités.

Plus encore, si l’on trouve en points clefs dans ce roman les auteurs que furent Oscar Wilde et son neveu Arthur Cravan, poète et provocateur d’envergure, il ne faut pas voir là une tentative de se donner une caution littéraire, mais bien plutôt une manière de rappeler si besoin était  que les provocations, qu’elles soient subtiles ou hélas bien souvent bas de gamme, les bouffonneries, les scandales, les fausses audaces, bref, tout le mauvais théâtre des plateaux télévisés n’a rien de récent, que de telles manifestations font depuis longtemps partie des artifices par lesquels de prétendus artistes se promeuvent, se vendent et au besoin s’avilissent pour se mettre au niveau d’un public intellectuellement peu exigeant, et qui ne fait rien d’autre qu’en redemander. Peu de dignité donc de la part de ces télécrivains, prêts à tout pour plaire à ceux qui croient se piquer de belles lettres en regardant leurs idoles sur des écrans aussi plats que leurs propres électro-encéphalogrammes.

« Un tel mauvais goût, une telle vulgarité fascinait Augustin. Il tenait à savoir, lui, créature inorganique et éthérée, cerveau par excellence, quel crétin congénital composé de chair et d’os pouvait bien posséder un humour à tel point pitoyable. »

Le public n’explique pas tout. Si certains des auteurs mis en scène gâchent leur talent et cèdent à la facilité pour se mettre au diapason du vulgaire, d’autres y trouvent un prétexte à exhiber leur bassesse naturelle. D’où – et Guillaume Chérel ne manque pas de s’en faire l’écho – la satisfaction qu’éprouvent certain(e)s à tout faire pour rabaisser les collègues et chercher à les humilier en public (lequel, hélas, une fois encore,  en bave d’aise et en redemande). Autres bassesses que l’on ne peut mettre intégralement sur le dos du lectorat, l’égo démesuré, la vanité consternante, l’orgueil pitoyable de ces artistes ou prétendus tels – ainsi celui qui dans le monastère se met en quête d’une connexion pour se repasser une émission dans laquelle il est apparu. On trouvera donc à travers « un bon écrivain est un écrivain mort » moult tableaux qui font mouche, et l’on y découvrira les inévitables « révélations » fracassantes, par exemple la raison esthétique pour laquelle Amélie Latombe/Nothomb ne se sépare jamais de son chapeau, et quel est l’objet que pour des raisons pratiques elle y dissimule.

On sourit donc, on s’amuse, d’autant plus que l’auteur se permet ici et là quelques formules bien frappées, comme ce « Yann Moite écrit sous lui », à l’évidence inspirée par le fameux « Il est mort sous lui » avec lequel, dans « Belluaires et porchers », Léon Bloy parlait du trépas de l’homme de lettres Armand de Pontmartin, « critique célèbre, rossignol de catacombe. » On s’amuse de la citation ici et là d’autres auteurs, Éric-Emmanuel Pschitt, Madiono, Carrieudesq, Le Glézeux, Quelfennec, de l’apparition de Fleur Pétrin, ministre de la culture ici presque aussi consternante que dans le monde réel, de la mention de l’auteur lui-même, en fugace caméo hitchcockien, sous le nom de Guillaume Charal. On se distrait donc de tous ces tableaux, à la fois ironiques et humains, et dont la causticité n’exclut à l’évidence pas toute estime, des tableaux qui prennent le pas sur l’histoire elle-même, d’un bout à l’autre d’un roman tout juste formaté pour ne jamais s’essouffler.

On classera donc ce récit dans le rayonnage de ces bouquins, à la fois documentaires et pastiches, consacrés aux opuscules et aux hommes et femmes de lettres contemporains ou aux mœurs littéraires de l’époque. En bonne compagnie, donc, avec par exemple « Le vingt-septième livre » de Marc-Edouard Nabe, auteur mentionné dans « Un bon écrivain est un écrivain mort » sous le nom de Nabini (vingt-septième livre dans lequel Nabe, en feignant de se réjouir du succès de son ami et voisin Michel Ouzbek /Houellebecq, et en jubilant de sa propre infamie, le démolit avec un entrain et un  enthousiasme indéniables), le très drôle « J’ai tué Anémie Lothomb » de Jean-Pierre Gattégno, le bref roman « Nuit gravement au salut » du très estimable Henri-Frédéric Blanc, ou encore l’insurpassable « Discours de réception du diable à l’Académie française » du même Henri-Frédéric Blanc.

Reste, pour finir, à souhaiter que l’avenir sinistre réservé par Guillaume Chérel à une série d’auteurs pas assez tôt disparus – devenir les nouveaux classiques et être mis au programme des écoles – soit le sien, ce qui pourrait bien être le cas, ne serait-ce que pour apprendre aux plus jeunes à ne pas confondre prose et névrose, littérature et pantalonnade, génie littéraire et bouffissure d’ego. Ce petit roman amusant, dans la mesure où les auteurs qu’il met en scène n’ont hélas pas fini de sévir, apparaît plus durable que nombre de chefs-d’œuvre autoproclamés. Car, c’est un fait, nous sommes condamnés à voir ces auteurs revenir selon un rituel implacable, pour, après avoir métronomiquement produit leur pensum annuel, hanter les salons et les plateaux télévisés à chaque nouvelle rentrée littéraire – et ceci jusqu’à ce que la mort les emporte. Des pensums et autre chefs-d’oeuvricules dont la durée de vie dans les mémoires dépassera rarement quelques semaines et qui pourront difficilement être servis froids, car une fois leur éclat cathodique éteint il n’en restera strictement rien. « Un bon écrivain est un écrivain mort », lui, pourra être lu et relu à chaque rentrée littéraire durant encore bien des années. Ainsi Guillaume Chérel, avec astuce, n’a-t-il pas écrit seulement le roman de la rentrée de l’année 2016 ou de bien de rentrées littéraires passées, mais aussi – frémissons et tremblons –  le roman de nombreuses rentrées littéraires encore à venir.

Un bon écrivain est un écrivain mort
Guillaume Chérel
Editions Mirobole

 

Les éditions Mirobole sur eMaginarock :

 

« L’Agence secrète » par Alper Canigüz

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« L’Assassinat d’Hicabi Bey » par Alper Canigüz

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« Psychiko » de Paul Nirvanas :

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« L’Autre ville » de Michal Ajvaz :

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« Les Furies de Boras » d’Anders Fager :

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«  Je suis la reine et autres histoires inquiétantes » d’Anna Starobinets :

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« Le Vivant » d’Anna Starobinets

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« Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère, et retrouvé l’amour » de S. G. Browne : http://www.emaginarock.fr/comment-jai-cuisine-mon-pere-ma-mere-et-retrouve-lamour-s-g-browne/

« Noir septembre » d’Inger Wolf :

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