Après la trilogie Rosewater et la série Molly Southborne, voici Loin de la lumière des cieux, qui, selon l’auteur, pourrait bien inaugurer un nouveau cycle. Mais des suites sont-elles vraiment souhaitables ?

« Le Ragtime emporte à travers l’espace un millier de colons endormis à destination de Sang-Dragon, à plusieurs années-lumière de la Terre. Quand la commandante Campion se réveille, rien ne se passe comme prévu : l’IA qui pilote le vaisseau est défectueuse, et trente et un de ses passagers gisent, démembrés, hors de leur caisson de stase. Pourtant, la jeune femme est seule sur le vaisseau. En réponse à son message de détresse, les autorités de Sang-Dragon envoient deux agents sur place, Rasheed Fin et son assistant artificiel, Salvo. Mais leur enquête tourne court quand le Ragtime commence à s’en prendre physiquement à eux…

Tade Thompson est né à Londres et exerce la profession de psychologue. Ses premiers romans et novellas (Rosewater, Les Meurtres de Molly Southbourne) lui ont valu quantité de prix littéraires. Avec Loin de la lumière des cieux, il transpose le thème du meurtre en chambre close dans l’espace profond. » (Quatrième de couverture)

La jeune Michelle Campion, alias Shell, espère gagner ses galons d’astronaute en convoyant une cargaison de colons vers la lointaine planète Sang-Dragon. Une sinécure : Ragtime, l’intelligence artificielle du vaisseau, se charge de tout tandis que Shell, tout comme les colons, est placée en hibernation pour la durée du voyage, c’est-à-dire dix ans. Elle doit se réveiller peu avant l’arrivé, mais, même à ce moment, elle n’aura rien d’autre à faire que de regarder l’intelligence artificielle terminer le travail. Des intelligences artificielles de ce type qui tombent en panne, ça n’est jamais arrivé.

On s’en doute : quand Shell se réveille, tout va de mal en pis. Si Ragtime, le vaisseau, est bien arrivé comme prévu à proximité de Sang-Dragon, sa composante intelligente semble assez mal en point. Elle n’est pas la seule : des morceaux de corps humains démembrés sont accumulés dans un sas. Une trentaine de capsules de sommeil sont vides. Shell envoie un message à Sang-Dragon, qui, en retour, avant tout débarquement, lui envoie Fin, un investigateur, accompagné de son assistant androïde Salvo.

L’argumentaire du roman, tout autant que la postface de l’auteur, présentent Loin de la lumière des cieux comme un mystère de chambre close transposé dans l’espace. Hélas, on ne saurait en être plus éloigné. Un gigantesque vaisseau spatial contenant au minimum mille (les passagers) et un (la commandante) suspects, sans compter d’éventuels passagers clandestins : parler de chambre close pour un vaisseau gigantesque multipliant pièces et compartiments apparaît quelque peu mensonger. Sans compter le fait que le vaisseau a fait plusieurs stations et qu’il n’est pas inenvisageable que quelqu’un ait pu y monter ou en descendre. Sans compter le fait que tout le monde (du moins on le suppose) a été plongé dans un sommeil artificiel durant dix ans, ce qui a laissé largement le temps à un vaisseau ou une navette s’arrimer et de repartir. Sans compter le fait que les crimes ayant été de toute évidence perpétrés par des robots, celui qui en a pris le contrôle ou qui les a programmés en ce sens peut très bien n’avoir jamais mis les pieds sur le vaisseau. On ne saurait donc, on le voit, être plus éloigné de la rigueur d’un véritable récit de déduction.

De la rigueur, on n’en trouvera pas beaucoup dans ce récit. Des invraisemblances, des dialogues qui sonnent faux, des tentatives de justification d’éléments incongrus qui viennent après coup, si, et surtout des incohérences, et en quantité peu ordinaire. À commencer par Ragtime, l’intelligence artificielle du vaisseau, qui, quand c’est utile à l’histoire, obéit au doigt et à l’œil aux humains, et, quand c’est utile à l’histoire, n’obéit pas. Que Shell apparaisse par moments stupide au-delà du mesurable (le dialogue en page 75 est à pleurer) est incohérent avec sa formation. Que le voyage fasse appel à des trous de ver mais dure dix ans n’est pas logique. Que personne ne s’étonne de découvrir que parmi les personnes assassinés se trouve l’homme le plus riche de la galaxie, ni ne se donne la peine de se demander ce qu’il vient faire parmi mille colons lambda est totalement invraisemblable (l’auteur, essayant de justifier cette présence par la suite sans vraiment convaincre, ne fera qu’introduire une incohérence supplémentaire : tout le monde dans la galaxie était au courant, sauf bien entendu le commandant du navire…). Shell explique (page 68) que les robots sont hors de son champ de compétence, mais un peu plus loin (p. 73) elle les répare. Lesdits robots exécutent tout au long du roman des tâches extrêmement fines mais on apprendra (on n’a aucun scrupule à révéler une de « révélations » les plus grotesques de l’intrigue) qu’ils n’ont dépecé une trentaine de passagers que « par maladresse » (!!!). L’antenne du vaisseau est détruite (ici encore par un rebondissement bien peu convaincant), on a bien des ingénieurs en sommeil parmi les colons, mais il faudrait cinq semaines pour qu’ils soient opérationnels après leur réveil : l’auteur aurait mieux fait de ne pas mentionner ces détails, qui introduisent une incohérence supplémentaire dans la mesure ces cinq semaines n’ont jamais été évoquées pour le réveil de Shell. On trouve dans le vaisseau un  secteur d’expérimentations biologiques (difficile de ne pas se demander ce qu’il fait dans un  vaisseau consacré au transport de colons, l’auteur, bien plus loin, essaiera de manière non convaincante de justifier sa présence) dont l’accès est interdit, et ni Shell ni les investigateurs ne font un seul instant l’hypothèse que l’assassin puisse s’y trouver ! Arrive un manque d’eau totalement incongru (mille passagers, pas de réserves d’eau… on croit rêver) et tout d’un coup Shell, Finn et les autres protagonistes découvrent que les deux vaisseaux amarrés ne peuvent pas les sauver (pour des prétextes, ridicules ; pour celui de l’enquêteur les manœuvres d’appontage ont épuisé son carburant, l’empêchant de retourner à bon port… mais ça ne l’avait jusqu’à présent pas soucié un seul instant, et, pire encore, personne devant ce constat ne se demande s’il y a à bord du Ragtime des navettes de sauvetage (lesquelles n’apparaîtront que bien plus tard, au chapitre 33, pour le décor, et lorsqu’il y en aura vraiment besoin). On tique presque à chaque chapitre, et on  le constate sans cesse : l’auteur, qui s’évertue à polluer son récit d’enquête avec des mauvais rebondissements, avance manifestement à vue, invente à mesure, égrène des péripéties de façon métronomique sans jamais prendre la peine de construire un véritable arrière-fond, ni une véritable histoire.

Il y a, dans loin de la lumière des cieux, bien des faiblesses, bien des invraisemblances, mais aussi, hélas, des passages d’un ridicule consommé. Par exemple, voilà-t-y-pas qu’arrive, comme dans un roman pour ados, Tonton Larry, ami de la famille de Shell, avec sa fille-androïde aux capacités de mutante dans le pire style Marvel, un Tonton Larry qui. lors d’une sortie dans l’espace qui ressemble à un mauvais décalque d’une scène de « 2001 Odyssée de l’espace », subjugue Ragtime, l’intelligence artificielle du vaisseau qui le met en péril, à l’aide d’un super-mot-de-passe dont il a toujours été détenteur (suivant un prétexte hâtivement et mal ficelé par l’auteur), un mot de passe dont on se demande bien pourquoi il ne l’a pas utilisé – ce n’étaient pas vraiment les occasions qui manquaient – depuis qu’il a posé le pied dans le vaisseau. Autre exemple, la présence d’un loup bionique, arrivant comme un cheveu sur la soupe, et dont le mode d’introduction dans le vaisseau apparaît on ne peut plus grotesque. Les scènes où sont introduites des entités biologiques échappant au laboratoire n’ont rien à voir avec le reste du récit et sont à tel point grossièrement écrites qu’on les croirait issues d’un fanzine de collège. Ou pourrait multiplier de tels exemples. Bref, Tade Thompson donne l’impression d’avoir sous-traité son roman à ce qu’en matière littéraire on a toujours nommé un nègre, ce qui, concernant un grand pourfendeur du colonialisme, ne manque pas vraiment d’ironie. Tout cela s’aggravera encore dans une dernière partie composée de chapitres de plus en plus courts, avec un récit  qui, voulant aller dans le crescendo, s’enfonce encore dans le disparate, pour un final mystico-pyrotechnique bien peu convaincant.

On n’aime pas écrire des chroniques à charge, et c’est pourquoi nous n’en dirons pas plus, de peur de donner l’impression de nous acharner inutilement. Ce Loin de la lumière des cieux ne semble destiné ni à des amateurs de récit de déduction, ni à des lecteurs de science-fiction, mais, au mieux, à des consommateurs chroniques de longs métrages industriels et de séries télévisées du même acabit. Une lecture de plage, sous un soleil torride, quand on n’a plus que deux ou trois neurones actifs, ou, à la rigueur, pour un très jeune public. Les lecteurs ayant une once d’esprit critique, quant à eux, risqueront fort de ne pas dépasser le premier tiers.

 

 

Au-delà de son contenu, Loin de la lumière des cieux pose le cas singulier de Tade Thompson. Nous avions émis des réserves sur “Rosewater” reprochant à l’auteur, entre autres, une tendance globale à en surajouter et à vouloir mêler tout et n’importe quoi, comme un mélange de jeux vidéo différents. Des défauts qui nous étaient apparus plus marqués encore dans sa suite,  “Rosewater insurrection”, avec une accentuation de l’aspect hétérogène et l’insertion maladroite, et au mépris de toute crédibilité, de rebondissements inutiles. Sans compter incohérences et ficelles de gros thriller commercial (on notera que les deux novellas publiées à ce jour de la série « Molly Southborne », dont la première est indiscutablement prenante, n’en sont pas non plus avares). Pour ces raisons, nous n’avions pas lu le troisième tome de la série Rosewater. Avec Loin de la lumière des cieux , dans un autre registre, celui du thriller spatial, c’est hélas la même chose, mais en pire. Ce nouvel auteur aura suscité espoirs et enthousiasme, mais les aura tout aussi rapidement douchés. Loin de la lumière des cieux amène inévitablement une question : faut-il continuer à traduire Tade Thompson en France ? On peut toujours, mais ce n’est pas nous qui le lirons.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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