« Car les fictions de fins du monde, ou plutôt de fin de notre monde, nous permettent de travailler nos peurs, même peut-être de les convertir en actions politiques, en espoirs et en pistes pour d’autres façons de vivre, autant au niveau des individus et des communautés que pour nos sociétés. »

Les deux imaginaires du futur les plus forts aujourd’hui sont la démesure technologique et l’apocalypse environnementale. Ils se conjuguent pour susciter en nous une sidération, un court-circuit de la pensée et de l’action. L’enjeu de cet essai c’est de sortir de cette impasse en traçant des chemins et un horizon pour y arriver : la construction d’utopies politiques, lucides sur le long terme, d’inspiration anarchiste et terrestre, contre l’idéologie dominante et en toute conscience des risques de dystopie. Sa méthode : considérer les séries TV et les films de cinéma, les BD, les romans et les nouvelles de science-fiction comme une extraordinaire source de savoirs et de pistes pour comprendre les impasses actuelles de l’écologie et du tout numérique, puis tenter d’entrouvrir des voies alternatives pour demain.

Décrypter le présent à la lumière de ses fictions. Lire l’influence des fictions du présent dans un futur déjà en train d’advenir. S’éveiller et éveiller aux alternatives, aux voies de passage, aux lignes de fuite, aux changements de paradigme, aux traquenards que les sociétés dans leur évolution se tendent à elles-mêmes, aux illusions, aux impasses. Trouver des échappatoires, des idées, des solutions.

Dans les imaginaires du futur est hanté par les apocalypses en marche du présent, ces apocalypses vainement anticipées depuis des décennies par les auteurs de genre et les scientifiques les mieux documentés (à ce sujet, on pourra lire avec profit l’essai  intitulé L’humanité disparaîtra, bon débarras du naturaliste et philosophe Yves Paccalet, dont J’ai Lu ressort au format de poche une « version revue et aggravée », qui ne laisse hélas pas grand doute sur les déboires et difficultés qui nous attendent). Mais ce Dans les imaginaires du futur ne se veut en aucun cas prophète de malheur des scenarii multiples d’un grand effondrement.  Situé sur une ligne de crête, ou de partage des eaux, entre lucidité et espoir, il apparaît comme une œuvre dont l’ambition serait d’apporter sa petite pierre au programme résumé par une très belle formule de Jay Springer citée par Ariel Kyrou : « déprogrammer l’apocalypse ».

Qu’un tel essai soit d’un bout à l’autre traversé et illuminé par les fulgurances d’un Ballard, nourri par la rationalité obstinée d’un Kim Stanley Robinson, inspiré par les intuitions d’un John Brunner, enrichi par les visions d’un Philip K. Dick, on pouvait s’y attendre. Mais Ariel Kyrou vise et voit plus large. Des œuvres phares mais aussi des fictions très contemporaines, des expérimentations, des actions. Des œuvres anciennes et des développements scientifiques récents, du «Songe ou l’astronomie lunaire  de l’astronome Johannes Kepler, écrit en 1608, aux projets spatiaux de Jeff Bezos ou d’Elon Musk, en passant par des étapes symboliques comme les premières conversations avec une intelligence artificielle capables de duper l’interlocuteur lors d’un appel téléphonique simple, en convoquant ici les notions de pensée post-humaine, là l’aléatoire algorithmique de Chaitin, ailleurs encore le compossible kantien. Ce ne sont là que quelques exemples entre bien d’autres de ce volume qui convoque mille références modernes ou classiques et qui pourtant – Games of Thrones ou Star Trek Discovery aidant – parlera à tous.

S’aventurer dans ces Imaginaires du futur, pour le lecteur, c’est voir la terre et le futur proche comme un nouveau laboratoire des possibles. C’est devenir un stalker de cette Zone qu’est devenue notre monde, territoire affolant des frères Strougatski étendu à l’échelle du globe, sinon même au-delà puisqu’il est aussi question de l’essor – ou des tentatives d’essor – vers la planète Mars. La climate fiction qui, dérèglement aidant, devient une branche à part entière du genre, les arts bruts riches en imaginaires galactiques, les Kongo Astronauts de Kinshasa,  l’imaginaire des musiques électroniques : Dans les imaginaires du futur est un kaléidoscope sans cesse en mouvement, un grand brassage d’œuvres et d’idées classées en cinq grands chapitre qui se font écho, Imaginaires, ce que nous font les récits du futur, Créations technologiques : devenir Dieu et intelligences artificielles, Fins du monde : de la nécessité d’une pluralité des effondrements, et enfin Gaïa 4.0 : au-delà de la dystopie et de l’utopie terrestre.

Invitation à prendre la fiction au sérieux, à la méditer autant qu’à la lire, à l’utiliser comme point de vue sur le réel. À discerner la place que peut prendre l’imaginaire dans la résolution de problèmes à venir, dans une compréhension optimisée des crises du présent, avec leurs apocalypses complexes, composites et interdépendantes. À prendre au sérieux les capacités de la fiction à réinventer le réel. À imaginer que les alternatives du futur puissent trouver leur source dans les fictions d’aujourd’hui. À s’ouvrir à la multiplicité de possibles qu’il ne tient qu’à nous d’explorer. Dans les imaginaires du futur, c’est un peu tout cela à la fois. C’est l’œuvre d’un passionné du genre qui a compris l’intérêt de jeter des passerelles par-dessus la frontière souvent mince, mais parfois résistante, parfois aveuglante, entre les vicissitudes du réel et les échappées dans l’imaginaire. C’est une œuvre de philosophe, de sociologue, de  technotraducteur.

Pas d’utopie parfaite, pas d’œuvre parfaite non plus. Les lecteurs attentifs pourront noter ici et là quelques minuscules coquilles et imperfections (par exemple Tristam pour Tristram en note de bas de page 212, le fait que l’index, à l’entrée Harry Harrison renvoie en page 20, laquelle mentionne en réalité l’acteur Harrison Ford, une phrase incorrecte, en quatrième de couverture, avec une virgule entre le sujet et le verbe), inévitables dans tout ouvrage d’une telle envergure. Car, d’envergure, avec la multiplicité des thèmes brassés, des auteurs cités, des œuvres abordées, des pistes de réflexion ouvertes, ce Dans les imaginaires du futur n’en manque pas. Un ouvrage, dense, riche, érudit, fouillé, au terme duquel l’auteur, manifestement animé par une curiosité apparaissant comme un miroir mental de cette pléonexie qui est en passe de faire sombrer le monde, exprime des regrets de n’en pas citer plus, de n’en pas mentionner plus, de ne pas avoir exploré d’autres domaines encore comme le jeu vidéo, la danse, l’architecture, le théâtre.

 

Travail considérable – pas loin de six cents pages – et fortement documenté, enrichi d’une « Volte-Face » d’Alain Damasio, agrémenté d’un index des noms et des œuvres, terminé, en guise de conclusion, par un développement de Sept figures fantastiques pour réinventer le réel comme fiction, « sept trouvailles ou œuvres riches de sens poétique et néanmoins politique, signifiantes, belles, délirantes… », ce volumineux Dans les imaginaires du futur apparaît comme un somme à lire et à méditer, un belle gamme de réflexions et de perspectives, une série de pistes à suivre non seulement pour l’amateur des littératures de genre, mais aussi pour tous ceux qui souhaitent une décryptage plus lucide du réel, une sortie des ornières dans lesquelles est venu s’embourber notre monde, une vision moins stéréotypée du présent, de nouvelles façons d’appréhender le futur.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

Un commentaire sur “Dans les imaginaires du futur – Ariel Kyrou

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