Comment imaginer qu’un prix Goncourt 2020 serait chroniqué sur eMaginarock ? Nous avions déjà eu La route de Cormac McCarthy que les éditeurs étasuniens qualifient de mainstream. Et pourtant, sans être dans une épopée postapo terrifiante, c’est avec toute la finesse de l’héritage littéraire français qu’Hervé Le Tellier nous emmène en fiction avec L’anomalie.

“Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension.”

En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.

Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.

Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.

Les avions ont donné de nombreux prétextes à fiction tels Lost ou Manifest. C’est une toute autre approche qui nous est proposée ici par l’auteur. Je ne vous dirais rien de l’intrigue, vous laissant le plaisir de découvrir en quoi ce roman est différent, pourquoi il dépasse en vente la recordwoman de ce prix, Marguerite Duras avec L’amant. Sachant qu’il y a ici un côté de Matrix policé interrogeant les pensées de Jean Baudrillard.

Jean Le Tellier est déjà l’auteur d’une trentaine de romans. Il a développé son art jusqu’à cette reconnaissance qu’est le Goncourt. Je me défie généralement des prix, car ils relèvent trop souvent de choix partiaux ou élitistes, mais c’est une vraie pépite qui sort aujourd’hui alors que même le sacre de Michel Houellebecq ne m’avait pas tenté.

Héritier de la grande tradition littéraire française, l’auteur utilise cette richesse en voyant l’avion comme lieu de rencontre entre des gens qui ne se croiseraient jamais dans la vie courante. Ces personnages donnent lieu à une caractérisation unique où il affecte un genre littéraire à chacun d’entre eux, de la romance au roman noir, de la saga artistique à l’autofiction, ce kaléidoscope s’harmonise superbement.

Les thèmes sont si variés. Ils vont de la quête de soi à l’introspection, de celui de la liberté au déterminisme, de l’humanisme à la perception de l’altérité dans ce qu’elle a de plus intime, du rôle de l’homme à celui de ses connaissances. Toutes ces quêtes se regroupent autour du thème central de la réalité. Qu’est-ce que la réalité ? D’où mon allusion à Matrix et Baudrillard. Nous avons la chance d’avoir de grands écrivains de l’imaginaire qui pensent réussir quand ils passent au thriller. Voici l’exemple merveilleux d’un auteur mainstream qui nous emmène avec lui par le biais de l’imaginaire. Un ouvrage qui se dévore plus qu’il ne se lit.

Chris

Chris

Chris a toujours apprécié les littératures de l’imaginaire, mais il lit également d’autres genres pour son plus grand plaisir. Il préfère le terme de critique à celui de chronique qui lui semble toujours trop consensuel. Non qu’il dise systématiquement du mal des auteurs, mais quand il tient une bonne daube ou une resucée maladroite alors il laisse la plume glisser dans de bien sombres humeurs. Comme tout lecteur passionné – ça lui arrive parfois – il n’aime rien tant que de devenir festivalier et d’aller à la rencontre des auteurs. Chris participe de temps à autre à des appels à texte et s’intéresse depuis peu à la photographie, histoire d’apprendre à cerner l’essentiel d’une situation comme d’un lieu. Enfin, il aime plus que tout le transgenre et espère avec une certaine impatience pouvoir être à l’origine de la découverte d’un auteur qui aurait l’audace d’écrire un roman policier avec des sorcières, des mutants et bien entendu quelques créatures extraterrestres aux mœurs exotiques, à défaut d’être douteuses.

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