Après Mars d’Asja Bakic, la seconde novella de science-fiction de la collection Courts de chez Agullo.

2048. Heidrun s’adresse à sa fille : en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue : le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires. (Quatrième de couverture)

« Je suis le dernier à me souvenir de la terre, les autres sont morts. »

Une poigné d’êtres humains a réussi à gagner une planète lointaine nommée Home. À y survivre bien plus qu’à la coloniser. Du pourquoi et du comment de leur arrivée, on ne saura pas grand-chose. Essor, migration fuite, peut-être. Au sujet de la planète Home le lecteur en apprendra un peu plus, de manière indirecte, par petites touches. Tout comme au sujet d’un mystérieux seuil qui aurait été franchi, celui du son – pas la limite que nous connaissons mais une autre, au-delà de laquelle il n’y a plus de son, à l’exception peut-être du bruit de la lumière, aube ou crépuscule, ou d’un phénomène propre à cette planète incompréhensible.

« Le matin, nous semons, et le soir nous récoltons. Voilà tout ce que nous maîtrisons. Ça et chacune de nos vies. »

« Oiseau » se déroule selon deux lignes chronologiques distinctes. Dans la première, en 2048, nous découvrons la situation précaire de ce petit groupe d’êtres humains depuis longtemps coupés du monde. Dans la seconde, en 2147, nous voyons leurs descendants confrontés à l’arrivé d’un autre groupe d’êtres humains, dont on ignore d’où ils viennent et pour quelles raisons. Beaucoup d’émotion, beaucoup de questions, beaucoup d’inquiétude également. Des espoirs. Des incompréhensions, peut-être. Ou peut-être pas. Il est vrai que dans un monde dépourvu de sons, où les humains communiquent par des mots venant s’afficher sur des supports matériels, substituts à des voix devenues inaudibles, et où un des personnages  la communication n’est pas tout à fait la même.

« Tout ce qui nous entoure est un mystère que les autres, là-bas, ne parviennent pas à résoudre. Même s’ils échouent, au fond, ils le savent tous. La matière dans laquelle nous vivons est insoluble. »

Langage et mémoire font partie des thèmes dominants de cette novella de cent trente pages marquée par une tonalité intimiste et poétique qui pourra évoquer la prose de textes de Ray Bradbury ou certains passages de « Sur Mars » d’Arnaud Pontier. La facette technologique est en majeure partie éludée, des phénomènes que l’on peut supposer météorologiques demeurent inexplicables, à moins qu’ils ne soient abordés que selon une vision esthétique, et le lecteur ira chercher un part de l’essentiel entre les lignes, dans les inévitables non-dits de ce monde muet. Car « Oiseau » est aussi le roman des lacunes, des échos disparus, comme les enregistrements anciens de la terre, du vieux monde, considérée comme perdu, que l’on ne souhaite plus voir ni entendre. Comme ces avions que l’on utilisait autrefois sur Home et que l’on semble ne plus pouvoir, ou ne plus vouloir faire voler. Comme ce journal de bord, ces archives de la mission que l’un des personnages devrait nourrir, documenter, remplir, une tâche qu’il tend à abandonner peu à peu, un lâcher-prise qui préfigure bien pire encore.

Mais peut-on, une fois la Terre quittée, et même des générations après, s’affranchir de son passé, et, plus encore, s’affranchir de sa nature profonde ? Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que les nouveaux arrivants pourraient bien apporter la réponse. Lorsque l’on veut effacer le passé, il se pourrait bien que ce soient ses vieux démons qui reviennent. Et si l’ancien journal de bord précise que tout pointe « dans la même obscure direction », il se pourrait bien que cette précision concerne à la fois la planète Home et l’espèce humaine

Science-fiction à visage avant tout humain, où la nature profonde de l’homme importe tout autant que les caractéristiques de la planète de destination, « Oiseau » apparaît comme un ouvrage de science-fiction déviant, un planet-opera atypique marqué par l’inéluctable, l’aperçu d’une planète dont nul ne percera jamais les mystères. Une planète où les musicalités perdues sont remplacées par des sensations troubles qui ne semblent guère augurer un avenir meilleur – « mon squelette semble chanter sous ma peau », écrit ainsi l’une des protagonistes. Pas de chant véritable, donc, pour cet « Oiseau » poétique, dramatique et sensible qui laisse entendre, ou plus exactement déchiffrer, que l’essor de l’humanité vers les étoiles ne fait pas vraiment partie des lendemains qui chantent, que cette humanité qui a cru s’envoler vers les cieux n’était pas faite pour et, d’une certaine manière, n’y est pas réellement parvenu.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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