Troie ou La Trahison des dieux – Marion ZIMMER BRADLEY

Tout comme dans La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) de Giraudoux nous connaissons l’issue tragique et fatale de la cité légendaire, les héros qui ont mené la bataille, mais nous ne connaissons que moins bien les femmes qui furent témoins et victimes de ce conflit. Le Cycle troyen (VIIIe- VIe siècle av. J.C.), cycle de huit poèmes épiques, est passé à la postérité par certains de ses épisodes, L’Iliade ou encore L’Odyssée d’Homère. Marion Zimmer Bradley, prolifique auteure de fantaisie (Les Dames du Lac), nous propose avec Troie ou La Trahison des dieux une réécriture du plus célèbre mythe de l’Antiquité grecque, vu à travers le regard des femmes.

En des temps reculés, à quelques jours d’accoucher, la reine Hécube reçoit un présage des dieux : son fils provoquera la chute de Troie. Aussi lorsqu’elle met au monde des jumeaux – un garçon et une fille -, le roi Priam décide d’abandonner le nouveau-né. La princesse Cassandre, elle deviendra prêtresse du temple d’Apollon.

Torturée par ses dons de voyance, Cassandre assiste, désespérée, au déroulement d’une machination divine. Condamnée à tout voir sans jamais être crue, elle ne perd pourtant pas espoir d’échapper au destin implacable que leur réserve l’Olympe.

Les protagonistes de l’histoire sont tous là : Léda et ses filles Hélène reine de Sparte et Clytemnestre reine de Mycènes, les frères Agamemnon et Ménélas, Ulysse d’Ithaque, Achille et Patrocle ainsi qu’Ajax du côté des Grecs ; Priam et Hécube, Hector, Pâris, Cassandre, Polyxène et Troïlus, mais également Énée, Andromaque, Penthésilée et Chrysès chez les Troyens ; et bien entendu les dieux : Apollon, Athéna, Aphrodite, Poséidon, Héra et Zeus. Tout le monde est présent. Le sujet n’est plus à introduire : la guerre opposants Troyens et Grecs à cause de l’enlèvement d’Hélène, promise comme récompense à Pâris par Aphrodite. La fin, catastrophique : la chute de Troie et sa mise à sac. Homère et les aèdes grecs ont longtemps chantés les exploits guerriers des héros, ils se sont moins attardés sur le sort et la condition des femmes, victimes collatérales de cette guerre. Marion Zimmer Bradley nous conte ce fameux conflit de son origine à son dénouement à travers les yeux de Cassandre, sœur jumelle de Pâris. Douée du don de prophétie, ou plutôt de la malédiction car personne n’écoute ses paroles d’avertissement, elle assiste impuissante à la mort des membres de sa famille ainsi qu’à la destruction de la cité.

La guerre de Troie c’est l’histoire de la folie meurtrière des hommes. Exit la vision d’un Achille héroïque incarné par Brad Pitt, sous la plume de l’écrivaine il n’est plus qu’un jeune homme coléreux, irascible et sanguinaire que seul Patrocle peut tempérer – vous comprenez donc qu’à sa mort Achille devienne incontrôlable. Hector, le preux chevalier de Troie, est, quant à lui, prêt à tout pour se couvrir de gloire et d’honneur. Que peuvent les femmes face à tous ses hommes qui prétendent régir le cours de la guerre ? Rien si ce n’est observer chaque jour son spectacle du haut des remparts de Troie, pleurer leurs enfants, pères, frères et époux tombés au combat mais aussi encourager leurs guerriers et faire des sacrifices aux dieux. Seule Cassandre, élevée un temps chez les Amazones, et Penthésilées – leur reine – et ses guerrières prennent part aux batailles ou à la mort des champions grecs. Les femmes troyennes sont impuissantes face à la folie guerrière des hommes et peuvent encore moins contre les sombres desseins des dieux.

L’histoire de la guerre de Troie est finalement celle d’un inéluctable destin provoqué par une pomme dorée, pomme de la discorde entre les déesses olympiennes. Héra, rancunière, souhaite se venger coûte que coûte, tandis qu’Athéna tente de temporiser, en vain, les dieux ralliés à sa cause. Le destin des habitants et des habitantes de la Cité leur est étranger. Cassandre assiste malgré elle à cette querelle sans pouvoir être crue de ses proches.

L’auteure a brillamment réécrit la guerre de Troie et la fatalité du destin qui pèse sur la cité et ses habitants. Rien n’y personne ne peut changer la tragique fin. Le personnage de Cassandre, féministe car elle refuse d’être sous la coupe d’un mari ou encore de subir leurs assauts libidineux – même s’il s’agit de l’incarnation d’Apollon -, est également un personnage de tragédie. Malgré toutes ces tentatives, elle ne peut contrer le dessein des dieux ni leur opposer aucune résistance. Alea jacta est.

À l’instar des tragédies antiques, essentiellement basées sur des mythes des légendes, l’histoire de Troie et de la guerre nous est connue. Marion Zimmer Bradley, telle Eschyle ou Sophocle, nous donne sa version du mythe, se concentrant sur les femmes et leur rôle, mais aussi leur peine et leurs espoirs – la fin de la guerre -, ainsi que leur sort peu enviable à l’issue de la guerre. Butin des Grecs, les plus chanceuses sont partagées entre les chefs tandis que d’autres sont violées voire tuées simplement pour accompagner les morts. L’auteure construit une cité et des peuples antiques très plausibles avec force de détails archéologiques concernant leurs rites et arts- oui, l’historienne de l’art en moi a bondi de joie en imaginant la porte des Lions de Mycènes, la statue de la Déesse aux serpents ou encore les peintures crétoises et l’agencement du palais.

Troie ou La Trahison des dieux a été une agréable lecture et découverte. Plonger à nouveau dans les mythes antiques fut un énorme plaisir et plus encore de voir celui-ci réécrit avec un tel brio. Cassandre est cette héroïne féminine qui lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps mais aussi de leur destinée. Marion Zimmer Bradley inscrit ce roman dans la liste de ceux qu’elle a déjà écrit dont les protagonistes féminins sont en proie avec la société dans laquelle ils vivent et aux mutations qu’elle subit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *