Little heaven – Nick Cutter

Après « Troupe 52 », le retour de Nick Cutter sur les territoires troubles du fantastique.

Le mal ne meurt jamais – il sommeille. Le passé est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, tenaillé par une faim dévorante, vous pistant jusqu’à ce que, une nuit, vous l’entendiez gratter à la porte. La première fois que les chasseurs de primes Minerva, Micah et Ebenezer font équipe, en 1966, c’est pour retrouver un enfant enlevé par une secte obscure œuvrant au Nouveau-Mexique, dans un endroit nommé Little Heaven. Quinze ans plus tard, c’est la fille de Micah qui est enlevée, et le trio devra s’armer pour affronter le débarquement de l’Enfer.

Micah Shugrue, américain pur souche, et Ebenezer Elkins, noir britannique, sont tous les deux vétérans de la guerre de Corée, qu’ils ont faite dans deux armées différentes. Minerwa Atwater, elle, est une chasseuse de primes improvisée et pas extrêmement douée. Dans les années soixante ils se rencontrent, s’entreflinguent avant de s’enfuir ensemble d’un hôpital pour mener une joyeuse vie de truands. Bien des années plus tard, au terme d’une aventure effrayante, ils se retrouvent dotés de pouvoirs qui sont aussi, comme sont souvent les pouvoirs, une certaine forme de malédiction, et poursuivent chacun de leur vie de leur cité. Mais vingt ans plus tard, dans les années quatre-vingts, Petty, la fille de Micah, est enlevée par une entité qui, peut-être, n’est pas tout à fait humaine : le trio n’a dès lors d’autre choix que de se reformer.

« Ebenezer parlait avec un drôle d’accent, portait des complets élégants, des chapeaux élégants, et avait les cheveux longs comme ceux d’une femme. Il était armé de pistolets aux crosses nacrées et on disait qu’il pouvait atteindre les ailes d’un bourdon en tirant de l’une ou de l’autre main. Son ombre était la dernière chose que vous pouviez voir avant que votre cervelle ne se déploie en éventail autour de votre boîte crânienne. »

Deux aventures, donc, forcément liées, celle des années soixante – les trois amis s’en vont à la recherche, au fond de forêts obscures de Little Heaven, d’une enfant enlevée par une de ces sectes déviantes dont l’Amérique a le secret, et celle qui se déroule dans le présent, où les trois amis s’en retournent à la rencontre d’un passé qu’ils ont tout fait pour fuir et pour oublier. Si une telle structure n’a rien de fondamentalement original, Nick Cutter, après un « Troupe 52 » réussi, parvient à captiver immédiatement le lecteur.

« Mais il était un dormeur à la gâchette facile ; le bruit d’une fourmi pissant dans de la ouate suffisait à le réveiller ces jours-ci. Il n’avait pas dormi – vraiment dormi – depuis quinze ans. »

On trouvera dans « Little Heaven » deux tonalités parfaitement distinctes. Celle des premiers chapitres, un brin trompeuse, décomplexée et très pop culture, dans laquelle certains lecteurs pourront trouver de lointains échos du « Monstre des Hawkline » de Richard Brautigan ou de la série de romans « Bourbon Kid », toujours anonymes à ce jour. Mais ensuite cela devient plus sérieux. Dès lors, le mélange de réalisme et de fantastique évoquera surtout, et pour le plus grand nombre, les romans de Stephen King avec lesquels on trouvera plus d’un point commun, par exemple le monstre composite traquant les personnages à travers la forêt, comme celui que l’on trouve dans « La petite fille qui aimait Tom Gordon ». Une fois les premiers chapitres passés, l’ambiance devient sombre, crépusculaire, étouffante sous le couvert souvent obscur de Little Heaven et dans la pénombre mentale, parfaitement crépusculaire, du pasteur fou et de ses assistants.

 « Ces abominations, la pluie d’oiseaux morts, les habitant de Little Heaven, le sol qui cédait sous ses pas, la manière désagréable dont l’obscurité s’infiltrait sous ses os… Tout était un peu anormal, un peu désaxé. »

Une ancienne maison de redressement perdue dans les bois, un rocher maléfique marquant l’entrée de souterrains où réside, des fuites et poursuites effrayantes à travers les forêts nocturnes, des créatures rabattant les humains comme un simple gibier, un prédicateur fou qui n’a pas grand-chose à envier à un Jim Jones ou aux pires télévangélistes actuels, des hommes de main gravement tarés, une communauté isolée d’ouailles comprenant de pauvres diables dégénérés et quelques individus plus humains mais que se sont laissés piéger, l’emprise d’une entité démoniaque rôdant dans les bois et s’infiltrant dans les esprits comme une boue fangeuse, toutes les conditions sont réunies pour atteindre des sommets d’une horreur à laquelle nos trois héros, pourtant durs d’entre les durs, à leur tour piégés dans le camp de little Heaven, vont avoir bien du mal à résister.

« L’obscurité leur opposait une résistance presque physique ; Micah imagina que si la lampe de poche s’éteignait – ou si les piles mouraient subitement – l’obscurité leur passerait dessus et envahirait leurs corps, s’infiltrant autour de leurs globes oculaires et entre leurs lèvres, une noirceur prédatrice à la recherche d’une proie. »

On le sait : Nick Cutter ne fait pas toujours dans la dentelle. Il dispense tantôt un fantastique suggéré, tantôt une épouvante réaliste, une horreur explicite, organique, à la David Cronenberg – ceux qui ont lu « Troupe 52 » ont encore en mémoire une intervention chirurgicale improvisée avec du matériel de camping. Même si les tonalités de « Little Heaven » apparaissent moins extrêmes, elles restent comparables. Et Nick Cutter ne fait pas plus dans la dentelle au niveau de la quantité : plus de six-cent-cinquante pages au total dans cette édition de poche, qui reprend les illustrations d’Adam Gorham de la publication en grand format chez Denoël. Si l’on peut trouver ici et là quelques défauts mineurs (curieusement, malgré la longueur globale du roman, certains passages semblent trop rapides, comme s’il manquait quelques paragraphes qui auraient pu contribuer à l’ambiance), le roman captive et fonctionne d’un bout à l’autre, avec des ambiances d’Amérique profonde comme on en trouve dans les polars noirs de Joe R. Lansdale.

 

Si ce roman, qui sur le papier toutes a les caractéristiques de ces énormes pavés d’auteurs qui depuis des décennies ont cherché à imiter Stephen King sans jamais y parvenir, parvient sans peine à s’extraire du lot, c’est aussi parce qu’il est l’œuvre d’un authentique écrivain qui, sous le nom de Craig Davidson, a déjà publié de nombreux ouvrages en littérature générale. Une « patte » qui lui permet de convaincre, et un de ces auteurs trop rares qui commencent à donner au récit dit d’horreur ses premières lettres de noblesse.

On consultera la chronique de « Troupe 52 », du même auteur, en suivant ce lien : http://www.emaginarock.fr/2018/livres/troupe-52-nick-cutter/

 

 

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