Lovecraft a inspiré et inspire encore toujours les univers de l’imaginaire. Kij Johnson, auteure férue du maître de l’horreur, apporte sa touche fraîche et féminine dans cet univers sombre et inquiétant, peuplé de monstres et bêtes aux formes dépassant l’entendement ainsi que de dieux et Anciens capricieux et terribles.

Vellitt Boe a raccroché sa pèlerine et son bâton de marche il y a longtemps pour embrasser une carrière académique au Collège des femmes de l’Ulthar. A l’automne de sa vie, la voilà cependant contrainte d’arpenter à nouveau les Contrées du rêve : Clarie Jurat, l’une de ses plus brillantes élèves, a disparu en compagnie, dit-on, d’un homme du monde de l’éveil. Ses pas la conduiront jusqu’à Celephaïs et par-delà la Mer cérénarienne, où son chemin croisera celui d’un certain Randolph Carter…

La quête onirique de Vellitt Boe, à l’instar des œuvres de Lovecraft, se présente d’une nouvelle d’une centaine de pages que l’on dévore. Vellitt, héroïne à la quarantaine bien tassée, est une professeure dans un collège pour femmes dans le monde du rêve. Inquiète de la disparition d’une de ses élèves en compagnie d’un homme venant du monde de l’éveil, elle décide de partir à sa recherche afin que cette institution pour femmes ne ferme pas (même dans le monde du rêve, l’accès à l’éducation a été une lutte pour les femmes). Son dangereux voyage la mène dans divers lieux des Contrées du Rêve où le temps et les distances changent régulièrement et sont sujets aux caprices et désirs des dieux et Anciens, avant qu’enfin elle ne retrouve celle dont l’avenir du collège dépend.

Cette nouvelle est, il va sans dire, un hommage aux écrits de Lovecraft traitant de la Contrée du Rêve mais aussi à l’ensemble de son œuvre écrite. Les dieux, les Anciens, les lieux effrayants de ces contrées, les créatures qu’elles abritent ainsi que le personnage de Randolph Carter sont autant d’héritages légués par le maître de l’horreur. Cependant Kij Johnson s’approprie cet univers et le réinterprète.

Le choix d’une femme comme personnage principal n’est pas anodin. Professeure et ancienne aventurière, Vellitt a la tête sur les épaules et ne se laisse pas facilement abattre par les événements et encore moins accabler. Elle ne fait pas non plus montre de dégoût ou d’horreur pour le monde dans lequel elle vit. Les monstres et les dieux font partie de son quotidien. Bien qu’il soit possible de rencontrer la mort au tournant, Vellitt persévère tout en gardant la tête froide et en réfléchissant à ce qui l’attend. Elle fait preuve d’un détachement par rapport aux dieux et Anciens dont on sent que leur volonté n’est plus inéluctable. Ils pèsent toujours sur les Contrées du Rêve mais ne sont presque plus que des manifestations capricieuses sujettes à des luttes de pouvoir et d’influence intestines. Les dieux et les Anciens ne sont plus tout puissant. Alors qu’hier on frissonnait d’horreur face à ces êtres omnipotents et destructeurs, aujourd’hui, la donne a changé ; on voyage dans un univers dont l’horreur ne parvient pas à gâcher une certaine beauté lugubre ainsi que d’étranges mais touchantes amitiés.

Attachée à La Quête Onirique de Kadath l’inconnue (1943, posthume) mais gênée et déplorant le racisme du maître de Providence, Kij Johnson insuffle un vent nouveau dans l’univers lovecraftien. Ses personnages féminins, en proie au même terrible destin que leurs homologues masculins, donnent une vision nouvelle de ce monde où de la beauté peut être décelée malgré l’horreur ambiante, sans qu’elles ne tombent dans la folie.

A découvrir et à dévorer.

Manon Rouanet

Manon Rouanet

Amoureuse inconditionnelle de la Culture (art, cinéma, littérature, musique, concerts, etc.), la fantaisie et la SF ont bercé mon adolescence campagnarde et rythmé mes étés d'aventures épiques. L'université m'appela cependant vers d'autres cieux, ceux des études d'histoire et d'histoire de l'art, véritable chemin de croix pour réaliser un rêve un peu (carrément) fou, celui de travailler dans un musée. A près de 27 ans et mes études (presque) finies, je renoue avec cette passion pour la littérature afin de la faire partager par le biais d'un autre de mes violons d'Ingres, l'écriture - qui nourrit un deuxième rêve encore plus fou, écrire un roman et le publier (un jour peut-être).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.