Entretien avec Christine Luce – Les saisons de l’étrange

A l’occasion de la sortie des La Ligue des écrivaines extraordinaires : la relève, j’ai rencontré Christine Luce pour les Saisons de l’étrange ! 

Bonjour, et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Pour commencer, pourrais-tu nous en dire un peu plus sur le concept des Saisons de l’étrange ?

Bonjour et ravie de retrouver eMaginarock.

Les Saisons de l’étrange est une petite maison d’édition indépendante depuis trois ans, et comme les petits pays émergents, elle a plus d’idées et d’enthousiasme que les grandes et vieilles éditions, mais beaucoup moins de moyens économiques. L’équipe professionnelle, éditeurs, graphiste, maquettiste et direction littéraire, est également une équipe de passionnés de littérature pop(ulaire), de pulp et comics, de séries b à z… du mauvais genre à l’intérieur des mauvais genres de l’imaginaire et du polar, une littérature boudée par le circuit traditionnel qu’on nomme la « chaîne du livre ». Les éditions ont donc été fondées pour porter cette littérature avec les auteurs et autrices aussi enthousiastes que nous.

Nous publions des romans courts, fun, héritiers des pulps, mais issus de la culture geek contemporaine, et solidaires du féminisme et des LGBT. Nous sommes exigeants sur la qualité d’écriture, nos pulps ne se prennent pas au sérieux, mais ils sont créés avec sérieux. Nous fonctionnons grâce à l’élaboration de financements participatifs auxquels collaborent non seulement l’équipe éditoriale mais également les romanciers, et bien sûr le public : une réelle démarche participative.

Nous, gens de métier, proposons aux gens de lettres — qu’ils débutent ou non, et cela a de l’importance quand il devient de plus en plus difficile de démarrer — nos compétences, c’est-à-dire l’environnement classique de l’édition comme une couverture originale, une maquette soignée, la logistique d’impression et d’expédition, une direction littéraire et une relecture de correction, ainsi que l’animation principale des financements participatifs et leur gestion.

Nos partenaires écrivains créent, et nous sommes particulièrement conscients, car nous sommes aussi écrivains ou artistes, de la somme de temps et d’attention que demande un récit littéraire, soit-il de mauvais genre. C’est pour cette raison que le contrat veille à les rémunérer largement pour leur contribution dans notre pari éditorial : toucher un public ignoré des circuits traditionnels. Le budget acquis lors des financements, excepté les frais matériels et les redevances au service d’Ulule, leur est en majeure partie attribué, les éditeurs estimant déjà suffisamment gagner leur vie dans leurs autres activités professionnelles, ils travaillent bénévolement. Les Saisons de l’étrange est une structure à compte d’éditeur militant, en résumé.

Notre public n’est pas immense, nous ne pouvons pas l’agrandir plus amplement sans publicité médiatique, mais il est présent et montre autant d’enthousiasme que nous, le succès du financement de la Relève nous l’a de nouveau prouvé, à notre grande joie. Leur intérêt et leur implication active nous donnent des ailes, et nous espérons voler encore longtemps.

Je t’avais déjà posé quelques questions à l’occasion du projet « La ligue des écrivaines extraordinaires », pourrais-tu nous présenter « La relève » ? Pourquoi cette envie de réitérer sur la thématique des écrivaines ? Quelles sont les différences avec le projet précédent ?

La Ligue des écrivaines extraordinaires réunit des récits indépendants les uns des autres au sein d’un même univers. Dans celui-ci, les monstres de fiction les plus terrifiants ont existé, Carmilla, la créature de Frankenstein, Rhan-Thegoth, les momies et les trolls, etc., et les grandes romancières de notre passé culturel les ont combattus pour sauver l’humanité. Ralliées à l’organisation occulte et féministe dont Madame Leprince de Beaumont est l’ambassadrice, elles ont permis de révéler désormais les épisodes secrets de leur vie ignorés par l’Histoire. Les premières écrivaines œuvrèrent au XIXe siècle, la Relève continue leur lutte à l’orée du XXe siècle, et aucune modification n’a transformé le concept « universe » de la collection.
Nous souhaitions augmenter la série, car c’est une réelle réjouissance d’imaginer ces histoires dissimulées d’écrivaines dont l’influence culturelle fut plus qu’importante sur notre réalité. Leur rendre hommage dans des romans voués à l’imaginaire est une modeste reconnaissance de leur génie. Il suffit de se souvenir de la « Belle et la Bête », par la conteuse Leprince de Beaumont, laquelle est réduite aujourd’hui à un nom sans consistance — et pourtant, elle correspondait avec Voltaire, elle rédigeait des manuels progressistes pour l’éducation des filles. Ou penser à Ann Radcliffe et au genre gothique qu’elle invente, lue dans toute l’Europe et dans le Nouveau Monde. Ou encore se remémorer la vie de Mary Shelley qui à l’âge de dix-neuf ans ouvre la voie de la future science-fiction.

La Relève nous transporte aux côtés de trois femmes non moins exceptionnelles, Virginia Woolf, intellectuelle du groupe Bloomsbury, Selma Lagerlöf, prix Nobel de littérature, et la méconnue Renée Dunan, pourtant respectée, et un peu crainte, comme critique et essayiste entre les deux Guerres mondiales. Toutes trois ont aussi en commun d’avoir écrit des textes fantastiques à une époque qui les encourageait à se cantonner à la littérature classique, si ce n’était pas à retourner à leur tricot.

D’où est venue cette envie de mettre en scène des femmes de lettres existantes ?

Une discussion d’éditeurs quand les idées volent d’une tête à l’autre, puis l’excitation pour celle-ci, enthousiasmante pour de gros lecteurs : nous avons lu leurs romans, nous les admirons. Une idée immédiatement suivie d’autres idées qui finissent par bâtir l’ébauche d’un univers et le mettre entre les mains de femmes : la meilleure logique interne à notre concept de pure conjecture. Après la première partie écrite par Nelly Chadour, Elisabeth Ebory, Cat Merry Lishi, Bénédicte Coudière et Marianne Ciaudo, la Relève est assurée par Sushina Lagouje, Laurianne Gourrier et George Spad. Je pense que les monstres n’ont eu qu’à bien se tenir devant leur interprétation des écrivaines extraordinaires !

Dans quelle veine littéraire s’inscrivent ces trois nouveaux romans ?

Virginia Woolf contre Rhan-Thegoth est typiquement lovecraftien, tentacules garantis, la créature, qui fait partie de l’entourage de Cthulhu, s’avise d’aborder la côte britannique. Sushina lui insuffle son humour et son irrespect des conventions avec l’aide de l’écrivaine londonienne et de Sarah, une jeune Cornouaillaise indépendante, dotée d’une solide ironie, qui incarne l’amour auquel Virginia Woolf dut renoncer. Selma Lagerlöf contre les trolls louvoie entre fantasy naturaliste et conte cruel en Suède. Laurianne suit Selma dans sa province natale, chargée de légendes, habitée par le petit peuple et les trolls. Une histoire avec beaucoup de tendresse pour le mythe scandinave, ses mystères proches de la nature et sa sauvagerie brutale incarnée par les trolls, mais aussi par les hommes qui tentent de les détruire ou de les emprisonner. Renée Dunan contre les mutants emprunte résolument la voie du merveilleux scientifique et plonge en pleine guerre en France. Pour George Spad, 14-18, la boue et les tranchées deviennent le cadre des aventures de l’apprentie journaliste Renée Dunan, déterminée à forger sa vie comme elle l’entend, que sa première enquête lance sur un scoop terrifiant.
Trois écrivaines extraordinaires, trois romancières contemporaines, trois pulps, il semble qu’il y ait une continuité malgré les veines littéraires différentes !

As-tu déjà des idées pour les prochaines Saisons de l’étrange ?

Oh oui ! Des idées toujours du domaine de la littérature pop, les romans publiés depuis trois ans illustrent notre état d’esprit [https://www.moutons-electriques.fr/editeur/saisons-etrange], le nôtre comme celui des écrivaines et écrivains nous rejoignant. Par exemple, Vincent Mondiot, qui vient de recevoir le prix Vendredi pour Les derniers des branleurs, Nelly Chadour, Julien Heylbroeck, lesquels s’associeront à la prochaine campagne participative pour la nouvelle série des Saisons de l’étrange, illustrée par Melchior Ascaride… bientôt ! Nous proposerons encore plus d’histoires emportées par des personnages aussi évocateurs qu’une enquêtrice de l’étrange à la poursuite de monstres urbains, un catcheur masqué au Mexique, un détective londonien d’un futur uchronique, un justicier mort-vivant à Miami, une infirmière dans un asile de magiciens aliénés, une adolescente et son mentor coincés sur une planète de banlieue, et bien d’autres. Et puis nous caressons l’idée d’un jeu de rôle, pourquoi pas, et de livres dont vous êtes la victime, pour changer, ainsi que des projets similaires à la Ligue des écrivaines extraordinaires, mais avec des scientifiques et des personnages LGBT : toujours plus de pulp…

Si tu devais être l’une des écrivaines extraordinaires de cette saison de l’étrange, ce serait laquelle et pourquoi ?

De la Ligue, je suis fidèle à Mary Shelley dont l’existence entière me subjugue et avec laquelle je partage, deux siècles plus tard, beaucoup de sentiments et d’idées. Je ne pourrai pas répondre à la place de George Spad, un cas particulier en résidence dans les limbes, mais j’ai posé la question à Sushina Lagouje qui a répondu fermement : « Renée Dunan pour sa vie aventureuse et ses opinions politiques. » Pour sa part, Laurianne Gourrier a déclaré : « j’ai passé trop de temps avec Selma, la réelle ou ma fictionnelle pour penser à une autre… et spontanément, ma préférence irait à Sand, mais la Ligue ne l’a pas contactée ! Shelley aussi, quand même… »

NokomisM

NokomisM

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