La véritable histoire de la licorne – Catherine Quenot

 

Dans « de Simbolographia » de Jacobus Boschius (1652-1704), une licorne se mire dans un lac. « De Moy je m’épouvante », explique la légende. Mais qui donc est cet étrange animal qui tantôt séduit et tantôt effraie, à tel point qu’il lui est possible de s’épouvanter lui-même ?

Richissime histoire que celle de la licorne, en effet, car contrairement à ce que beaucoup croient, il ne s’agit pas d’une créature apparue au moyen-âge. Dès son introduction, « Depuis la nuit des temps » Catherine Quenot rappelle que certains ont vu pointer le bout de sa corne cinq siècles avant notre ère – en ce époques reculés, on n’y croyait pas plus qu’en d’autres animaux tout aussi manifestement inventés, comme l’éléphant, la girafe ou la baleine. Mentionnée par Ctésias, Pline et même par la Bible, cette créature n’intéressa durant plusieurs siècles ni grecs, ni romains, ni autres. Et si elle fut plus tard considérée comme réelle, ce fut peut-être grâce à l’art des peintres, des liciers (les confectionneurs de tapisseries), des graveurs et des enlumineurs, qui la rendirent omniprésente.

Dans la première partie, « La licorne médiévale ou la chasse à la licorne », Catherine Quenot nous invite à suivre les métamorphoses d’une créature dont les particularités anatomiques, les comportements, les caractéristiques magiques ne cessent de fluctuer. Symbole de vertu et de pureté, d’humilité, d’amour profane, de fécondité spirituelle, représentant tour à tour la virginité, le christ, le diable (chez Saint Cyprien et Saint Basile), tantôt amical et tantôt terrifiant, l’animal change de nom au fil des auteurs, des lieux et des époques : monoceros, monosceros, kartazonos, unicornis, unicorne. Sa taille varie, sa corne s’allonge, se torsade, s’incurve. Son corps se transforme, tantôt composite comme celui de la mantichore ou du basilic, tantôt faisant référence à des animaux du monde réel, ovin ou équin. Son pelage également change de couleur au gré des sources. Animal fétiche des bestiaires, elle oscille entre le bien et le mal, entre la douceur et la férocité. Capable de venir poser sa tête sur les genoux d’une jeune fille, elle cloue ses adversaires contre les arbres, et, quasiment invincible, éventre les éléphants. On lui livre une chasse sanguinaire, cruelle, perfide, parfois mystique. Elle hante l’orient l’occident, les plaines, les montagnes les forêts… mais avant tout les marges enluminées des livres.

Dans la seconde partie, « La licorne de la Renaissance ou une corne mise à prix », Catherine Quenot nous décrit un monde où l’on croit à tel point à l’animal qu’il a pris pied dans le monde réel. Sa corne apparaît dans les châteaux, les palais, les officines de apothicaires. La corne de licorne, telle quelle ou en poudre, transforme les venins en baumes, nettoie les eaux impures, guérit de nombreux maux. Elle est contrepoison universel. Le manche en corne de licorne d’un couteau change de couleur si on le plante dans une viande empoisonnée. On fait commerce d’eau « licornée » (dans laquelle on a fait tremper une corne de licorne), qui guérit mille maladies. Ses propriétés ne font aucun doute : dès le seizième siècle, plusieurs démonstrations évoquant la méthode expérimentale, dont celles de Conrad Gessner, les démontrent. Mode, prestige, mythe ; c’est l’époque des récipients, d’aquamaniles en forme de forme de licornes, dont le simple aspect suffirait à leur donner des propriétés magiques. Quatre immenses cornes de licornes sont plantées aux quatre coins du buffet donné par le roi Edouard IV pour le mariage de sa fille avec Charles le Téméraire. Il n’existe alors pas de plus grands trésors : les grands de ce monde – papes, princes, souverains – en possèdent. Leur valeur atteint des sommets fabuleux : elles sont monnayées au prix de châteaux entiers.

Concomitamment, mais aussi par la suite, explique Catherine Quenot dans la troisième partie, « La licorne des explorateurs et des savants », les hommes peinent à revenir à la raison.  Les voyageurs ont tant vu de licornes dans les livres qu’ils continuent à les voir dans les régions lointaines, depuis Jourdain de Séverac (1280-1330) à Jon Jonston (1603-1675) qui en décrivit huit espèces différentes. Son territoire fluctue sans cesse : dans un premier temps il s’étend partout où vont les explorateurs, par exemple l’Antarctique, le Tibet, les Amériques. Que Paul Thiry, baron d’Hollbach (1723-1789), dans son article de l’Encyclopédie, considère enfin l’animal comme fabuleux, n’empêchera pas nombre d’individus de continuer à y croire. Si son territoire supposé se réduit, elle existerait bel et bien en Afrique, où espéreront encore la trouver Francis Galton et David Livingstone.

La partie suivante, « Polémiques autour de la licorne », est consacrée à cette bascule de l’animal d’un réel supposé vers un mythe accepté, même si au milieu du seizième siècle il s’en trouva pour la considérer comme supercherie inventée par le Diable afin d’abuser de la crédulité des hommes. Le pharmacien Pierre Brelon (1517-1564), à l’aide d’arguments indirects, met fondamentalement son existence en doute, puis le médecin Ambroise Paré (dans son ouvrage « Discours de la licorne », en 1582) donne au mythe ce qui devrait être son coup de grâce en reprenant toutes les expériences relatives aux vertus alléguées de la corne et en démontrant son constant manque d’efficacité. Mais il se heurte aux intérêts financiers des médecins et des apothicaires pour qui elle constitue une source de revenus considérables. Encore ne s’attaque-t-il qu’aux vertus de la corne, n’osant décréter le caractère imaginaire de la bête, car l’on ne peut à l’époque mettre en doute ce que dit la Bible.  On le sait : la corne de licorne n’est autre que la magnifique dent torsadée du narval, une singularité de la nature qui est une merveille en elle-même. On le devinera dès la première description complète de l’animal marin par Ole Worm, reproduite dans « De unicornu observationes Novae » de Thomas Bartholin en 1645, ce qui n’empêchera pas de débattra au sujet de la réalité de la licorne jusqu’au XVIIIème siècle. Une belle histoire millénaire, donc, complexe et poétique, qui n’a peut-être rien d’autre comme origine qu’une confusion sur des bas-reliefs perses, où l’on a cru voir dans des taureaux représentés de profil des animaux qui n’avaient qu’une seule corne.

Les chapitre V (« Licornes antiques »), et VI (« Autres licornes »), viennent compléter l’inventaire avec les licornes de l’Indus (Harappa, actuel Pakistan) du monde boudhique, du Japon, de la Chine, les licornes naturelles contemporaines sous forme de spécimen tératologiques ou de licornes modernes fabriquées chirurgicalement par opérations sur des veaux, et aux déclinaisons des licornes dans l’héraldique, en littérature, en peinture ou sur d’autres supports.

Si l’on excepte les deux dernières parties, brèves mais un soupçon confuses, et qui auraient gagné à être restructurées (que viennent des licornes contemporaines dans le chapitre consacré aux licornes antiques ?), ce très bel essai apparaît fortement et soigneusement documenté. Une introduction, six parties, une postface et une bibliographie succincte : l’ouvrage ne possède ni table des matières, ni index, ce qui, compte tenu de la multiplicité des noms et des lieux cités, apparaît inexplicable. Une lacune compensée par la multiplicité des illustrations, en couleurs ou en noir et blanc, en pleine page ou en vignettes (dont la source n’est pas toujours mentionnée), qui font de cet essai un beau-livre à la fois riche et passionnant.

 

Catherine Quenot

La véritable histoire de la licorne, et de tous ceux qui ont cru à son existence.

Editions Hugo Desinge

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