Entretien avec François de Lancelot, auteur de La Poétique des Flammes

Bonjour, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à mes questions. Pourrais-tu tout d’abord te présenter et nous expliquer comment tu en es venu à l’écriture?

Bonjour. Me présenter et expliquer comment j’en suis venu à l’écriture en une seule et même question ? Ça tombe bien puisque j’aurais bien été capable de me présenter autrement. Au risque de paraître un peu cliché, je ne suis pas venu à l’écriture, c’est elle qui est venue à moi. Dès le début de l’adolescence, je m’évadais d’un milieu scolaire très peu stimulant intellectuellement à travers la lecture et l’écriture. Bien sûr je n’étais pas Rimbaud et je n’ai pas, à 14 ans, écrit des textes ayant marqué l’histoire de la littérature, mais je n’écrivais justement pas pour des questions d’ego, mais par simple souci de préserver ma santé mentale.

Vingt ans plus tard, rien n’a vraiment changé. Certes mon style s’est affiné, certes j’arrive à construire des récits et les amener jusqu’au bout, mais mes motivations restent toujours les mêmes : écrire par besoin plus que par envie.

Ton roman est sorti il y a peu de temps. Peux-tu nous expliquer brièvement son scénario?

Alors imagine une jeune fille, disons une étudiante à science-po, un peu prétentieuse et pas du tout metalleuse. Imagine maintenant qu’elle croise un groupe de metal extrême. La confrontation va être difficile, toutes ses certitudes concernant les metalleux — idiots, alcooliques, sans hygiène, ne sachant pas jouer de musique — vont s’effondrer face à la réalité. Là où elle ne se trompait pas, c’est que tous les membres de ce groupe manquent un peu d’intelligence sociale, domaine où elle excelle. Et c’est ainsi que par la force des choses, elle va finir par prendre la route avec eux, et les emmener à des hauteurs qu’ils n’auraient jamais pu atteindre par eux-mêmes.

Mêler littérature et musique metal n’est pas si courant. Comment t’es venue la première idée de ce roman?

Je suis intimement lié au metal depuis les débuts de mon adolescence. J’en ai subi tous les préjugés, d’abord avec difficulté, plus tard avec amusement, poussant même parfois le vice jusqu’à soutenir ces clichés absurdes que l’on peut traîner. Je ne saurais te dire à quel moment précis l’étincelle est apparue, mais je me suis lancé avec cette idée étrange d’une néophyte parfaite nous faisant découvrir le metal à travers ses yeux. Et même des yeux aussi remplis de dédain que les siens n’ont pas réussi à présenter le metal sous un aspect négatif.

Comment as-tu défini le personnage de Ninon? T’es-tu inspiré de quelqu’un que tu connais ou bien l’as-tu créée de toutes pièces? Et pour les autres protagonistes?

Lors des premières ébauches du livre, Ninon était cantonnée à un rôle de narrateur sans vraiment d’intérêt. Puis, comme j’avançais dans le texte, je me suis rendu compte que c’était elle le vrai moteur du groupe, malgré elle. Et une jeune fille un peu naïve et sans personnalité pouvait difficilement endosser ce rôle. Alors j’ai tout repris de zéro, et en place d’une pâle chercheuse en sociologie, est apparue Ninon, féroce étudiante tout droit sortie de science-po.

Pour les autres personnages, leur genèse fut un peu différente. Je fréquente beaucoup de musiciens, aussi l’inspiration ne m’a pas manquée. Chacun des membres du groupe est un mélange dosé d’une part de moi, d’une part de cliché et d’une dernière part d’inspiration puisée dans la réalité. Seul le batteur est un peu différent puisque la part de projection de ma personne doit friser les 80 %.

Concernant l’histoire, t’es-tu basé sur un vécu de ton côté concernant l’évolution d’un groupe de musique?

J’ai effectivement joué dans différents groupes, et ces expériences ont influencé mon roman. Pourtant, si les bases de l’histoire sont proches de l’autobiographie, l’évolution du groupe tient plus du fantasme. La jolie blonde qui arrive et qui tire le groupe vers les sommets, j’en ai toujours rêvé, mais ce n’est arrivé que dans mon livre.

Quels ont été les plus gros écueils que tu aies rencontrés dans l’écriture du roman?

Le plus difficile a été de trouver un rythme. Une fois parti en tournée, ou en train de créer un nouvel album, pas de souci, le groupe — et donc le roman — avance, mais le début… Il faut poser les bases, montrer un peu à quoi peut ressembler le monde du metal à un néophyte, présenter un peu la dynamique du groupe, apprivoiser une Ninon dont le mépris constant peut agacer, <i>etc. </i> Réussir à donner un rythme à tout ce départ a été une des plus grosses difficultés.

Un autre problème a été de trouver une fin qui tienne la route. Finir sur la grande scène du Hellfest avec une Ninon devenue metalleuse de cœur, c’était un peu trop facile et attendu. Pour autant, faire une fin à la Rocky, où le groupe s’est bien battu mais ne sortira jamais de sa scène locale ne me plaisait pas non plus. Il a donc fallu faire preuve d’inventivité.

En tant qu’auteur, comment vois-tu le monde de l’édition actuel? N’est-ce pas trop compliqué de parvenir à se faire une place?

C’est un peu le même problème qu’en musique : il existe tellement de groupes sortant des albums chaque année qu’il est impossible de tout suivre, impossible de s’intéresser à tout, et donc impossible de départager les projets en valant vraiment la peine de ceux un peu plus dispensables. Des magazines comme le tien aident justement à faire ces choix, mais ça nous amènerait à parler de l’immense pouvoir que détiennent les journalistes — notamment les journalistes télévisés — et ce n’est pas vraiment le sujet.

Pourtant, sans avoir l’attention de l’un de ces journalistes télévisés, c’est effectivement très compliqué de se faire une place. Les gros éditeurs ont leurs entrées, publient des montagnes de romans dont 10 % méritent d’être lus, tandis que les petits éditeurs se battent pour proposer des choses sortant des sentiers battus, mais qui n’auront jamais l’attention méritée — un peu comme la musique dans le parc radiophonique.

As-tu déjà d’autres projets d’écriture en cours? Si oui peux-tu nous en dire plus?

J’ai toujours mille projets en cours. Je rêve d’avoir la notoriété suffisante pour pouvoir sortir un recueil de poésie — plus personne ne lit de poésie, alors le recueil d’un inconnu… ce serait un coup de couteau dans l’eau.

J’ai en revanche un projet beaucoup plus ambitieux qui telle une toile d’araignée est en train de s’installer dans tous les recoins de mon cerveau : une sorte de monde post-apocalyptique, dont la fin de la civilisation a été déclenchée par des idéalistes qui pensent que le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui est néfaste pour la nature profonde de l’homme. Si la trame du livre commence à se préciser dans mon esprit, la philosophie sous-jacente — à savoir si nous serions plus épanouis sans électricité et avec un confort plus spartiate, mais aussi plus proche de la nature — va me demander encore pas mal de réflexion afin d’éviter d’offrir au lecteur des poncifs mille fois rebattus.

Si tu pouvais voir jouer UN groupe (actif ou non), ça serait lequel?

J’ai la chance de ne pas trop écouter de groupes grand public, ce qui fait que la plupart des groupes que je souhaite voir sont accessibles dans des petites salles et tournent régulièrement. Si je devais cependant citer un groupe que je n’ai pas encore vu, je pense que je citerais le groupe au nom le moins charismatique du monde : Toto. Ce sont tous des monstres musicaux, tant dans la technique pure que dans la sensibilité musicale, mais qui ne sont pourtant jamais dans la surenchère. Il serait si facile pour Steve Lukather de placer des soli de guitare démentiels à chaque chanson et je lui suis reconnaissant de ne pas le faire. Si je devais voir un groupe sur scène, je pense que ce serait eux. J’aurais là l’assurance d’avoir un vrai spectacle.

Quelle chanson mets-tu lorsque tu dois écrire? Qu’est-ce qui t’inspire?

Alors il se trouve que justement, quand j’écris, j’aime mettre du Haydn. J’alterne parfois avec Chopin ou Lizst — surtout en phase de relecture —, parfois un peu Rachmaninov ou de Moussorgski. Principalement de la musique classique, en somme. L’écrivain Richard Millet pense que si les écrivains actuels manquent autant de poésie c’est parce que la musique qu’ils écoutent est trop pauvre pour stimuler leur cerveau. On pensera ce qu’on voudra de cette réflexion, mais l’un de mes personnages en donne son point de vue dans les pages de <i>La Poétique des flammes</i>.

Durant la rédaction de ce roman justement, afin de rester dans l’ambiance, je me suis astreint à écouter surtout du metal — en réalité surtout du black metal — afin de me mettre dans l’ambiance du livre. Ça a été beaucoup de Summoning, beaucoup de Nokturnal Mortum, pour ne citer que les plus connus, et pas mal de petits groupes de black atmosphérique se prêtant assez bien à l’écriture. Et bien sûr, quand le manque de motivation se faisait sentir, un peu de Pantera.

Merci d’avoir répondu à mes questions et à très bientôt!

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