Border – Ali Abbasi

La natation, ça a du bon.

Tina (Eva Melander) travaille à la douane suédoise. Elle y fait preuve d’un flair quasi surnaturel pour repérer les suspects à la sortie des bateaux. Pour elle la culpabilité, le mal, a une odeur qu’elle repère facilement chez les gens. Jusqu’au jour où elle croise un certain Vore (Eero Milonoff). Ce dernier a l’air suspect mais, pour une fois, Tina n’arrive pas à deviner ce qui se cache derrière tout ça. Un lien étrange et puissant va s’établir entre eux. Au point que Tina se sentira irrémédiablement attirée par Vore…

La première chose qui capte l’attention du spectateur c’est que peu d’efforts, en terme de maquillage (pourtant de qualité) ont été faits pour donner une apparence humaine crédible aux deux personnages principaux. Comme si le film admettait d’entrée de jeu, la nature « autre » de Tina et Vore. Entretenir le doute sur leur véritable nature (sont-ils humains ? Oui, non?) ne semble pas avoir été une priorité pour le réalisateur danois Ali Abbasi. On peut dire qu’il n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour enlaidir Eva Melander et Eero Milonoff, tant une certaine ressemblance avec la physionomie des hommes préhistoriques semble évidente. Tout cela est voulu, je pense.

Tina, une femme qui a du nez.

Le côté animal de Tina saute aux yeux de toute façon. On la voit tout le temps en train de flairer l’air comme un fin limier. La scène où elle tombe nez à nez, le plus naturellement du monde, avec un élan planté devant chez elle, est révélatrice : Tina est très connectée à la Nature.

Bien sûr, il y a d’autres personnages dans le film, comme, par exemple, ce Roland (Jorgen Thorsson) qui « crèche » chez Tina tout en étant vaguement son « copain ». Le type est à l’évidence un squatteur profitant de la gentillesse de son amie. Planté devant la télé, pendant que Tina contemple la forêt, Roland est typiquement (médiocrement?) humain et l’on sent bien que leur relation est une mascarade, tant ces deux là ne sont pas de la même espèce.

Le talent de Tina lui permettra d’être le fer de lance d’une enquête où la monstruosité des gens mignons, « bien comme il faut », se révélera dans toute son étendue immonde. Tandis que les autres ne voient rien, ne sentent rien ( policiers inclus, bien évidemment) Tina a un pouvoir de voir et d’agir. Sa supériorité est évidente. Mais l’empathie du spectateur va se tourner vers elle tout simplement parce qu’elle est touchante. Lorsqu’on la voit ainsi, en uniforme de douanier, à essayer de se fondre dans la masse alors qu’elle inspire de la répulsion à tous ceux qui l’entourent, forcément, on a envie d’être de son côté. Seul Vore semble en mesure de la comprendre. Pour lui, les imperfections de Tina (du moins imperfections d’après la société) sont justement la preuve de sa supériorité sur les humains.

-« Euh, t’as pas une tête de porte-bonheur. » -« Euh, toi non plus! »

Ces deux là se sont trouvés pour former un couple au fonctionnement très…particulier. Mais il y a un mais. Vore voit l’humanité comme une maladie. C’est un individu revanchard. De ce fait, son comportement mettra encore plus en évidence le mérite et la pureté de Tina. Une vie passée dans le mensonge, à se sentir laide et anormale ne la rendra pas mauvaise. Elle ne connaît que trop bien l’odeur du Mal. Ne voyant pas d’intérêt à le perpétrer, Tina ne désire qu’une vie plus harmonieuse et en accord avec sa nature véritable. Le message est lumineux : abandonner le ressentiment, ne pas alimenter la haine. Pour que le Mal s’écroule comme un château de cartes. Sans oublier ce thème de la recherche de sa nature profonde, de sa véritable identité, qui est quelque chose qui inspire pas mal le cinéma actuel. Alors, bien sûr, cette idée de se placer du côté des prétendus freaks, en montrant l’humanité comme le vrai monstre, n’est pas nouvelle, loin de là. Mais Border le fait très bien et à sa façon bien à lui. Décidément les histoires du romancier suédois John Ajvide Lindqvist donnent de très bons films. Après le magnifique Morse (adaptation du best-seller Laisse-moi entrer) sorti en 2008 et réalisé par Tomas Alfredson, on peut dire que Border est lui aussi excellent.

Pas moyen d’être tranquille pour lire !

Ali Abbasi prend son temps, épure son style en évitant tout effet tape à l’oeil. Il opte pour un cadre très réaliste, baigné de lumière naturelle, et son film se prive presque totalement d’accompagnement sonore. Bref, Border, avec sa sobriété toute scandinave, pourrait presque être affilié au Dogme de Lars Von Trier et Thomas Vinterberg! Ali Abbasi est danois après tout, bien que né à Téhéran. Et il n’en est pas, apparemment, à son coup d’essai puisque son film précédent – Shelley, une sorte de relecture de Rosemary’s Baby sortie en 2016 – semble aussi (je dis semble, car je ne l’ai pas encore vu ) animé par cette idée de fantastique auteurisant. Là encore, rien de réellement neuf. Juste une tendance qui se confirme. On pense notamment à des réalisateurs comme Ari Aster (Hérédité), David Robert Mitchell (It Follows), Joachim Trier (Thelma) ou au duo Juliana Rojas /Marco Dutra (Les Bonnes Manières) qui, chacun à leur façon, se servent du fantastique pour exprimer quelque chose qui leur tient à cœur. C’est une évolution que le genre semble en train de connaître. Et d’ailleurs, il n’y a pas que ça qui évolue. Le Festival de Cannes, pourtant hyper réfractaire au fantastique et au cinéma de genre de manière générale, a décerné le prix Un Certain Regard au film. Comme quoi, y a pas à dire, Border est décidément à la frontière. Et donc unique.

Border

Un film de Ali Abbasi

Avec Eva Melander, Eero Milonoff et Viktor Akerblom

Black Spark Film & TV

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