Dans le terrier d’Anthelme Hauchecorne

Bonjour Anthelme, et merci de répondre à ces quelques questions. Comment considères-tu ton écriture ?

Anthelme Hauchecorne : Tel un carnet de voyages. L’étrange chronique des univers que j’entrevois, chaque fois que je clos les paupières. Je me considère moins comme un écrivain que comme un voyeur. Je ne suis que le piètre scribe de mondes inconnus attendant d’être mis en mots.

Mon écriture ressemble à une porte vers d’autres contrées. Une mélopée chamanique, destinée à placer mon lectorat dans un état de transe. Une longue incantation pour rompre les amarres du banal, et laisser la conscience du lecteur dériver de l’autre côté du miroir.

Il subsiste sans doute un aspect Carrollien dans mes écrits, un zeste d’Alice et de Peter Pan, un reste de méchant garnement qui refuse de grandir.

Le désir ardent et utopique de cette liberté qui fait tant défaut, dans le quotidien.

Une question qui m’intéresse tout particulièrement : tu affirmes que ton processus créatif passe par la musique. Considères-tu que l’art se nourrisse de lui-même, qu’une belle œuvre puisse en inspirer une autre ? Peux-tu, de la même manière, être inspiré par une peinture ou quelqu’autre production artistique ?

À ces deux questions je répondrai : « oui », sans l’ombre d’une hésitation.

À ma modeste échelle, j’ai pu constater combien l’art se nourrit de lui-même. Mon (jeune) parcours d’auteur m’apparaît avec le recul comme une suite ininterrompue d’influences : de Lovecraft à Poe, de Pratchett à Gaiman, de Noirez à Mauméjean, et tant et tant.

Cependant, mes inspirations dépassent le seul champ des lettres. La musique joue un rôle déterminant. Elle est le silence qui fait taire le bruit de fond du réel. Elle porte la respiration de mes univers. Elle bat le pouls de mes personnages. Elle s’impose comme la langue universelle des muses, des songes et des émotions. Je ne pourrais écrire sans elle.

L’univers d’Âmes de verre, planté au carrefour biscornu de la cosmogonie celte et des légendes urbaines, n’aurait jamais vu le jour sans les œuvres de groupes tels Arcana, Dead can dance, Irfan ou Rajna.

La musique n’est pas seule en lice. Ma nouvelle Le butō atomique, conçue pour l’anthologie Zone Franche 2013, fait explicitement référence à la danse japonaise, dont elle tire son titre. J’ai été fort marqué par une chorégraphie nippone, évoquant les mouvements convulsifs des irradiés d’Hiroshima et de Nagasaki. Ce texte se veut un tribut à cette danse du « corps obscur », elle-même insufflée entre autres par l’expressionisme allemand.

Impossible de clore le chapitre de mes influences sans évoquer les illustrations. Je construis mes créatures et chimères à partir de visuels puisés dans l’insondable bestiaire d’Internet. Malheureusement, il m’était impossible jusqu’à présent de partager ces images avec mes lecteurs, faute d’en détenir les droits d’auteur.

Désormais, cette lacune est comblée. Mes prochaines parutions incorporeront des illustrations intérieures inédites, afin d’entraîner les lecteurs plus profond dans les abîmes de mes rêves d’encre. Je suis très heureux d’avoir pu collaborer avec Pascal Quidault pour la mise en traits d’Âmes de verre (roman, Midgard, février 2013), et Loic Canavaggia pour celle de Punk’s not dead (Cercueil de nouvelles / 2, Midgard, octobre 2013).

baroque-n-rollLes nouvelles de Baroque ‘n’ roll ont été produites sur une longue période, dans le cadre de différents projets. As-tu rencontré des difficultés à toutes les réunir en un seul recueil ? Es-tu satisfait de la cohérence de l’ouvrage ?

Certes, les turbulentes histoires de Baroque ‘n’ roll ont-elles mis quelque mauvaise volonté à se mettre en rang, et à s’allonger sagement entre les pages de ce premier Cercueil de nouvelles. Il a fallu les discipliner à la cravache, attendrir leur chair à coups de masse, puis les coudre entre elles avec du fil à suture. Voici un recueil dont la confection a relevé autant du métier d’écrivain que de celui de thanatopracteur.

Le résultat de mes travaux de plume et d’aiguille s’apparente à un livre de contes macabres, l’équivalent littéraire d’une créature de Frankenstein. Un odieux pot-pourri de cadavres exquis. Toute la grâce gauche d’un golem de chairs faisandées.

Inutile de chercher ici la moindre once de cohérence : cet ouvrage est une vaste pagaille. D’ailleurs, au risque de trahir un secret de polichinelle, Punk’s not Dead, mon prochain recueil, s’avèrera au moins aussi bordélique que son grand frère !

Considères-tu appartenir à un genre littéraire plutôt qu’un autre ? Soit en tant qu’auteur, soit en tant que lecteur ?

Non. Je me force à l’éclectisme dans mes lectures, lesquelles vont de William S. Burroughs, J. G. Ballard jusqu’à Chuck Palahniuk, Bukowski et Jacques Prévert.

Bien sûr, j’ai une prédilection pour la fantaisie urbaine, à laquelle je rends un maigre hommage dans Baroque ‘n’ Roll, et plus encore dans Âmes de verre.

Mes prochains travaux s’inscriront dans d’autres genres, que ce soit la fresque post-apocalyptique (Frenchie Zombie), la dystopie (RêvesCendres) ou le polar (Chrome).

Je m’efforce de garder mon imaginaire en mouvement, de l’empêcher de prendre racine.

Ton recueil de nouvelles se caractérise, entre autres, par la diversité. L’exploration d’univers aussi différents que le conte pour enfants ou le récit horrifique. N’est-ce pas délicat à mettre en place ?

L’exploration de nouvelles contrées n’est pas sans danger. La récompense, toutefois, est à la mesure du risque. Cette diversité m’astreint, avant chaque texte, à repartir de zéro. À me remettre en question. C’est une approche délicate, mais salvatrice. Car ainsi il n’est pas deux voyages identiques, pas deux histoires jumelles. Chaque plongée dans l’imaginaire est unique, et dotée de ses propres couleurs, de son propre lexique.

Je me range aux côtés du lecteur. Comme lui, j’aime être surpris. À ce titre, j’espère que mes recueils, Baroque ‘n’ roll puis Punk’s not dead, sauront stupéfier les bouquineurs en mal d’aventures.

La diversité de tes textes tient elle d’un état d’esprit à un moment « T », ou décides tu simplement de varier les ambiances de tes nouvelles ?

C’est une approche consciente, et expérimentale.
Sous ses dehors anarchiques, Baroque ‘n’ Roll résulte d’une démarche construite et structurée. Comme expliqué dans l’introduction, chaque nouvelle gravite autour d’un thème précis, développé jusque dans le choix de l’ambiance, du style, du mode de narration, du vocabulaire… Tous ces détails participent d’un effet recherché, qu’il s’agisse de la parodie pratchettienne avec Nuage rouge, de la gouaille macabre de Madone nécrose ou de l’épouvante lovecraftienne suintant de Fleurs de cimetière.
Processus que je pousse plus loin encore dans Punk’s not dead.

Tu t’adresses de manière assez régulière au lecteur. Pour quelle raison ? Est-ce un procédé récurrent ?

Il s’agit d’une façon de nouer le dialogue, de placer mon lecteur en tant qu’acteur de l’histoire. Ou peut-être que je me sens seul, à passer de si longues heures à écrire devant mon écran, au point de glisser dans ma prose des appels, comme autant de bouteilles à la mer.

Ce procédé, toutefois, n’est présent que dans Baroque ‘n’ roll. Il donne leur couleur à certains contes. Prenant plaisir à réinventer mon écriture, je n’ai pas prévu pour l’instant de le réutiliser dans d’autres œuvres.

Tu es un homme d’opinions. Considères-tu que l’un des rôles de ta littérature soit de partager tes idées ? Certaines nouvelles, comme Nuage Rouge, me semblent clairement orientées.

Mes écrits ne visent qu’à divertir. Ce serait prétentieux d’espérer plus…

Et pourtant. Je fais partie de ces gens qui ne peuvent regarder les informations sans bouillir en dedans, ni sans déplorer l’imbécilité navrante de la finance mondiale, des gouvernements, ou l’incurie d’une certaine frange du genre humain.

Peut-être cet état d’esprit transpire-t-il un tantinet dans mes écrits. De là à dire que j’ai des opinions, je crois à la vérité que nous en avons tous. À l’instar des microbes ou des virus, chacun d’entre nous souffre de ce mal-là. Chez certains peut-être les symptômes se manifestent-ils d’une façon plus virulente.

Serais-je un grand malade ? De mépriser ainsi la téléréalité ? De m’enfermer dans une indifférence crasse face à l’iconographie de la mode, à la marchandisation du sport ? De réprimer des haut-le-cœur à l’évocation de ces expressions débectantes que sont « les divertissements télévisuels », ou la « musique de variétés » ?

Sûrement.

Mon esprit gangrené s’inquiète davantage de l’explosion de la faim dans le monde, alors que la nourriture abonde. Du réchauffement climatique, contre lequel rien n’est fait. Du nombre croissant de malheureux qui dorment sous les ponts, ou sous les bombes d’un dictateur syrien que nul n’arrête.

Pour tout dire, ce monde m’atterre. J’aimerais partager bien plus avec mon lecteur que des idées, car les idées seules ne suffisent plus. C’est pourquoi j’ai choisi de reverser les droits de mes œuvres à des organisations telles que le Secours Populaire, le Parti Pirate, Greenpeace ou Sea Shepherd.

Parce qu’il faudra bien plus que des mots, ou de belles idées, pour triompher des désordres de ce siècle.

Est-ce que tu considères pouvoir dire tout ce que tu veux et comme tu le veux dans tes écrits ?

Il existe je crois une règle empirique concernant le degré de liberté des médias : cette latitude varie en proportion inverse des sommes en jeu. Les canaux de communication les plus coûteux sont également les plus verrouillés.

Faut-il s’étonner alors que la liberté de ton ait (presque) déserté le cinéma, la télévision ou la presse papier ?

La liberté d’expression est devenue un luxe, que l’on ne savoure plus guère qu’à la radio, sur la toile ou entre les pages de quelques opuscules.

L’imaginaire français demeure un marché trop étroit pour susciter les appétits des marketeurs de tout poil… Fort heureusement. Il est encore possible d’y aboyer sans craindre la muselière. Je me sens libre, oui, privilège que je dois à mes directeurs d’ouvrage, Peggy Van Peteghem et Rémy Guyard.

Pour conclure, as-tu quelques mots à adresser aux lecteurs de cette interview, à ceux qui ne te connaissent pas, ou à ceux qui te connaissent ?

Aux lecteurs de cet entretien, merci de m’avoir lu jusqu’ici. Courage, votre calvaire touche à sa fin.

À ceux qui ne me connaîtraient pas, rassurez-vous, vous ne perdez rien.

Quant à ceux qui me connaissent enfin, un mot, un seul : patience.

2013 sera une année charnière, et nombreuses les surprises que je vous réserve…

Puissent-elles vous ravir.

Entretien réalisé par Thoineau

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