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Vegas Mytho – Christophe Lambert

Las Vegas, année 1957. Les dieux anciens ont perdu la plupart de leurs pouvoirs mais sont encore bien vivants. Si Odin, qui a eu le malheur de s’encanailler avec les nazis au cours de la seconde guerre mondiale, s’est réfugié au Nicaragua avec les golems juifs aux trousses, Déméter dirige de grosses exploitations agricoles dans l’Iowa, et Dionysos est patron d’un night-club à New York. La plupart des dieux déchus suivent en effet, au fil des époques, les endroits prometteurs où ils pourront faire des affaires. C’est ainsi que Zeus et ses acolytes montent, avec quelque imprudence, un casino juste en face d’un établissement concurrent tenu par des dieux égyptiens : Horus, Sekhmet, Isis, Osiris, et enfin Anubis. Mais dans les zones d’ombre de Las Vegas complote aussi la mafia italienne. Une mafia qui n’a qu’un seul but: monter les Grecs et les Egyptiens les uns contre les autres, les laisser s’entretuer, et venir ensuite s’octroyer les restes.

 

L’action est décrite tantôt par un narrateur omniscient, tantôt par Thomas Hanlon, alcoolique notoire, écrivain et poète raté, qui vit une idylle improbable avec une femme magnifique du nom de Sofia, dont il finira par comprendre qu’elle n’est autre qu’Athéna, ou, sous un nom différent, Minerve. A travers un récit dense et rythmé, le lecteur sera conduit à travers Las Vegas mais aussi dans les Cyclades, et assistera par l’intermédiaire des flash-backs divins à la chute de Rome, à la bataille de Lépante, à la révolte du Caire et au naufrage du Titanic. Un vaste programme et un ouvrage d’un peu plus de quatre cents pages bondissantes, segmenté en soixante et un chapitres courts, et propice à une lecture facile.

 

Mais le roman souffre hélas  de nombreuses insuffisances. Si Christophe Lambert explique dans sa préface s’être inspiré, pour son narrateur, de l’écrivain Charles Bukowski et d’un de ses personnages de fiction, il n’en a retenu à l’évidence que le plus superficiel, à savoir l’obsession pour le sexe et la boisson. Le narrateur n’a rien d’un personnage un tant soit peu flamboyant, ni même un tant soit peu réel : c’est un crétin sans culture, sans vision, sans intelligence. Il n’a ni l’humour, ni le sens des formules, ni la férocité, et encore moins le sens de l’observation, la perspicacité ou les fulgurances que l’on pourrait attendre de ces écrivains américains mythiques des décennies révolues. Ce défaut grève considérablement la vraisemblance du roman, car le lecteur ne cesse de se demander ce qu’une déesse et son père peuvent bien trouver d’intéressant à un tel personnage – la tentative de justification, sur les dernières pages, de son amante immortelle avouant apprécier un humour dont on n’a jamais vu l’ombre au long de plus de quatre cents pages apparaît bien tardive et bien peu convaincante.

 

Autre défaut, celui de la mise en scène d’une période passée. Recréer une ambiance, récréer une époque, ça n’est pas (seulement) expliquer dans une postface que l’on s’est consciencieusement documenté, mais c’est surtout parvenir à en faire une toile de fond. Or, malgré ici et là des noms de personnages historiques ou d’automobiles des années cinquante, on ne se sent jamais réellement dans cette décennie. Les efforts consentis par l’auteur, sans doute en raison du type d’écriture et du vocabulaire trop contemporain utilisé par le narrateur, ne fonctionnent pas réellement. Et que dire des anachronismes énormes ? Christophe Lambert confond par exemple, page cent-soixante-et-onze, son personnage Franck Irving avec l’écrivain John Irving, qui aurait eu quinze ans à l’époque décrite. Une partie du comportement du narrateur repose sur le fait que son père soit atteint de maladie de Huntington, et que lui-même, après avoir fait le test pour savoir s’il était génétiquement destiné à devenir lui-même malade, conserve l’enveloppe contenant les résultats sans jamais l’ouvrir. Or le récit se déroule en 1957, et les tests génétiques de cette maladie ne seront mis au point qu’après 1993.On est donc dans l’invraisemblance la plus flagrante.

 

Défauts de fond, donc, mais aussi défauts de forme. On passera rapidement sur les coquilles qui ont persisté dans le texte. Le style est non seulement basique, mais aussi accumule les stéréotypes, les personnages caricaturaux, les clichés d’écriture – entre mille autres « La mer Egée était un écrin bleu turquoise, et chacune de ses îles un vrai joyau » –  présents à chaque page, à tel point que cela devient un véritable festival. Les scènes d’action (« Au plus fort de la confusion, un serveur passe par-dessus le capot, puis le toit… effectuant une série de galipettes spectaculaires ») semblent écrites pour des enfants. Si bien des passages sont d’inspiration cinématographique (jusqu’à dupliquer une scène du dernier « Indiana Jones » au vingt-cinquième chapitre de la seconde partie), les dialogues ne sont pas ceux d’une série B, mais d’un genre situé plus loin dans l’alphabet. Alphabet à  propos duquel on  notera la perle suivante : « “Angelo passe en revue les volumes de l’encyclopédie qui occupent tout un étage de leur bibliothèque. Il s’empare de celui où les lettres “U-Z” figurent sur la tranche. Il le feuillette et s’arrête à la page “scorpions” » Un passage assurément destiné à rester dans les annales, et qui rassurera plus d’un candidat à l’écriture : il n’est nul besoin de connaître l’ordre alphabétique pour devenir écrivain.

 

Le bilan de « Vegas Mytho »  est donc mitigé. On restera, on le voit,  assez réservé sur cet ouvrage certes rythmé et facile à lire, et qui fera sans doute passer un bon moment aux lecteurs, mais qui souffre aussi de défauts indiscutables. Si l’idée de base était prometteuse, une telle thématique méritait un cadre plus amplement décrit, un plus grand soin apporté aux ambiances, une intrigue plus fouillée, des personnages plus denses. Dans sa postface, Christophe Lambert explique que son idée de base est antérieure aux « American Gods » de Neil Gaiman, roman dont la lecture, dit-il, l’a déçu. Il se peut, mais l’idée de dieux déchus ne se limite pas, loin s’en faut, à cet ouvrage. Citons pour les anciens le « Malpertuis » de Jean Ray, tout de même d’une autre trempe, ou, parmi les plus récents (et postérieur au roman de Christophe Lambert), « Les Tangences divines » de Franck Ferric, d’une belle qualité d’écriture.

 

 

Christophe Lambert

Vegas Mytho
Couverture : VStock LLC/Tanya Constantine/Kindersley et Rae/Getty Images

Pocket, collection science-fiction

7,60 euros

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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