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Le Tournoi des Ombres – Hervé Jubert

tournoi des ombres Nous avions découvert l’an dernier le nouvel univers, à la fois féérique et steampunk, créé par Hervé Jubert pour la collection Pandore de Xavier Mauméjean. Dans Magies Secrètes, que nous avions précédemment chroniqué et qui devait obtenir le Grand Prix de l’Imaginaire, l’auteur narrait les aventures de l’ingénieur-mage Beauregard, employé au Ministère des Affaires Etranges, dans un Paris alternatif très dix-neuvième nommé Sequana. Une Sequana autrefois refuge pour les Féeriques mais en pleine métamorphose car la magie, souvent associée aux machines, est en train d’y lentement disparaître : son souverain Oberon III en effet, a décidé d’en finir avec le surnaturel et d’expurger la ville de ces créatures.

C’est dans ce contexte que débute Le Tournoi des Ombres , pour une aventure qui peut être indifféremment considérée comme une suite des premières aventures de Beauregard ou comme un roman indépendant. En effet les lecteurs de  Magies secrètes espéraient, ou tout au moins s’attendaient, à de nouvelles aventures à travers Sequana, abondamment décrite non seulement à travers les péripéties de Magies secrètes  mais aussi à l’aide d’annexes et d’une centaine de notes de bas de pages. Si l’auteur avait minutieusement préparé le terrain, il refuse la facilité pour livrer un récit s’appuyant beaucoup moins adossé au premier volume que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.  Car l’intrigue ne se déroule pas cette fois-ci à Sequana, avatar néo-victorien de Paris, mais en une île outre-détroit, et plus particulièrement dans sa capitale, New-London.

On se souvient, dans le monde réel, du Grand Incendie de Londres qui, en septembre 1666, dévasta la ville. Dans la réalité alternative d’Hervé Jubert, la conséquence de cet incendie, plus étendu encore, fut la naissance de New-London. Un Londres dyschronique et plus tolérant que Séquana, car plus de la moitié de sa population y est constituée par des créatures pas tout à fait humaines. La féerie, écrit l’auteur, « y est intimement liée aux affaires de la cité, des venelles de Whitechapel aux couloirs du Parlement. »

C’est dans cette ville mi-féérique mi-infernale, où l’on croise des centaures et dans les rues embrumées de laquelle on se déplace en cab à vapeur, que Beauregard arrive pour assurer la sécurité de l’empereur Obéron III, avatar de la lignée Napoléon du monde réel, et de la reine Titania. Une mission qui ne sera pas de tout repos car il semble bien que l’on en veuille à la Reine Victoria, que l’on pourrait bien atteindre à travers les gouvernants français. Attentats et machinations sont ruminées dans les profondeurs du Smog. Il faudra toute la vigilance et l’astuce de Beauregard et de son assistante Jeanne, mi-humaine mi-féerique, pour éviter la catastrophe.

On devine que dans la mouvance très steampunk de l’univers d’Hervé Jubert, l’histoire ne constitue pas en elle-même la composante la plus importante. Si l’intrigue est plaisante, si le récit est enlevé, si l’auteur parvient à lui donner une forte dimension humaine en l’intriquant avec le mystère des origines des principaux protagonistes, qui ignorent tout des circonstances de leur propre venue au monde, elle s’efface presque, par moments, au profit de la pure jubilation intellectuelle. Dans Magies secrètes , l’auteur s’en donnait déjà à cœur joie en accumulant les notes de bas de page, à tel point que quelques lecteurs avaient estimé que cela ralentissait la lecture ; le message a semble-t-il été entendu puisque ces notes, dans Le Tournoi des Ombres, ont presque intégralement disparu. Pourtant, les références  demeurent omniprésentes, même si elles le sont parfois de manière discrète : ainsi les personnages incontournables apparaissent-ils parfois sous forme cryptique comme le doublon Jekyll-Hyde  bien présent mais jamais nommé, ou Jack l’Eventreur  en tant que centaure.

Outre ces figures emblématiques, les amateurs du genre y retrouveront une profusion de personnages issus aussi bien de la réalité historique que d’autres fictions. Outre Gustave Doré et Polidori, déjà rencontrés dans  Magies Secrètes , on aura ici affaire à Charles Dickens, à l’explorateur Richard Francis Burton, au célèbre occultiste John Dee (qui devrait être mort à cette époque néo-victorienne, mais n’oublions pas la magie, et son trépas héroïque à la fin de cette aventure ne l’empêchera sans doute pas, pensons-nous, de revenir un jour), à Peachy Carnehan (héros de la nouvelle L’homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling, et du film éponyme de John Huston) et à un certain capitaine Nemo. Mais ce ne sont là que quelques exemples : les références abondent à tel point que l’on n’en finirait pas de les relever, et les amateurs tout comme les érudits ne manqueront pas d’en faire leurs délices. Quant aux trouvailles d’Hervé Jubert dans ce monde victorien et magique, dans cette ville à la fois embrumée et riche de merveilles, nous ne les dévoilerons pas ici, de crainte de gâcher le plaisir du lecteur.

Signalons, pour finir, l’aspect « bel objet » de ce livre : le format 14 x 22,5 en fait un volume particulièrement agréable à lire et l’illustration de couverture, très steampunk avec ombres, brouillard, labyrinthe, horloge et ferrures convient parfaitement à son contenu. Mission accomplie en territoire londonien, donc, pour Hervé Jubert et pour la collection Pandore ; et l’on peut sans prendre de risques affirmer qu’après avoir lu Le Tournoi des Ombres , les lecteurs attendront avec espoir la suite des aventures de l’ingénieur-mage Beauregard.

La critique de Magies Secrètes sur Mythologica :

http://www.mythologica.net/magies-secretes-herve-jubert

Le blog d’Hervé Jubert consacré à Sequana :

http://lesmysteresdesequana.wordpress.com/

Hervé Jubert

Le Tournoi des Ombres

Couverture : dpcom.fr (David Pairé et Myrtille Vardelle)

Collection Pandore

Editions Le Pré aux Clercs

16 euros

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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