
J’ai adoré le premier roman de Emmanuel Roche-Lévy, Aranen, publié au printemps chez Elder Craft. Proposant une fantasy à la fois sombre, humoristique et prenante. Je lui ai donc posé quelques questions et avec sa verve habituelle il vous propose ses passionnantes réponses !
On se connaît depuis la sortie de L’Envers en 2016. Déjà à l’époque j’étais séduit par ta plume ciselée et ton choix de mots toujours juste. Comment t’es venue l’envie de coucher une histoire de fantasy sur le papier, là où je t’aurais plus attendu sur du fantastique ?
Merci beaucoup pour tes compliments, et le soutien apporté à Aranen. Je ne me souvenais plus de la teneur exacte de l’entretien que nous avions eu pour la sortie de L’Envers de Wormfood, mais je me rappelais bien de toi et de cette fantastique journée de promotion, dans un lieu parisien que j’affectionne – et où je me suis aussi produit sur scène avec différents groupes, comme pour du spectacle immersif. Mon live escape géant sur le heavy metal, Rock’Escape (Prizoners), y a été donné cette année encore ! Je viens donc de relire l’interview en question, et m’aperçois que mes anciens propos restent plutôt cohérents avec ce que je crée, dix ans plus tard… Pour te répondre, pendant une vingtaine d’années, j’ai beaucoup écrit, en réalité : des chansons, des escape games, des saynètes… Et souvent « pour les autres », notamment sur les spectacles immersifs. En parallèle, j’ai souvent tenté de coucher le plan détaillé d’un roman sur le papier, puis de le rédiger, mais je ne parvenais jamais à concrétiser ces projets de fiction. Le découragement apparaissait rapidement, et mes autres activités parasitaient ce processus. Il faut savoir que j’ai commencé à composer des musiques de films de façon plus régulière en 2019 (avec le film Nouvelle Saveur), et que cela m’occupe énormément -c’est une façon de créer de la musique gratifiante, et assez intellectuelle, finalement, car cela demande une analyse approfondie des enjeux dramatiques, avant même de jouer la moindre note. Du reste, je gardais en moi le souvenir cuisant de mon « rendez-vous manqué » avec le milieu littéraire et éditorial, dans ma vingtaine (il faudrait plus de temps pour s’étendre sur cette page de ma vie !). Je proviens, enfin, d’un milieu d’enseignants et d’universitaires. Une pression non négligeable reposait donc, inconsciemment, sur l’acte d’écrire. Toujours est-il qu’il aura attendre fallu le confinement numéro 2 et la naissance de ma première fille, pour que je saute le pas, à quarante ans passés. Très exactement, au cours du NaNoWriMo de novembre 2020. Ce concours consiste à écrire 1667 mots par jour, pour obtenir en un mois le premier jet d’un roman… J’étais « réfugié » en Haute-Savoie, la composition d’une musique pour une pièce de théâtre me laissait du temps libre, et je me suis soudain pris au jeu de l’écriture. Chaque soir, alors que je berçais ma fille pour la mettre au lit, j’échafaudais ce que je rédigerais le lendemain, puis je me laissais aller à découvrir ma propre histoire. Soyons francs : ma méthode d’écriture, ce n’est ni plus ni moins que du jeu de rôle en solo, avec des règles minimalistes. Et cela a enfin « fonctionné » ! J’ai obtenu le premier jet du roman (disons les 3/4) en un mois, et le reste pendant les 5 mois qui ont suivi, à un rythme moins soutenu. Bien sûr, il a fallu ensuite des réécritures, des corrections, et un travail passionnant avec Philippe Auribeau (mon éditeur chez Elder-Craft), avant que le livre ne soit considéré « achevé ». Mais ce que je retiens de cette expérience, c’est que le plus important est de produire un premier jet, aussi imparfait soit-il. Personne ne fait bien du premier coup. Un premier jet mal dégrossi et imparfait, c’est déjà un accomplissement en soi. Le socle qui permettra de bâtir une histoire lisible, voire publiable. Ne pas revenir en arrière dans le processus de rédaction de ce brouillon initial, donc. Et, si ma propre expérience peut donner envie à d’autres de se lancer, alors je serai un auteur comblé.
Tu me demandes aussi pourquoi de la fantasy , plutôt que du fantastique. Je n’en ai aucune idée, c’est ce qui est remonté spontanément à la surface ; d’ailleurs, tu l’as dit toi-même, le monstrueux, le macabre, peuvent parfois « montrer le bout de leur nez » dans cette histoire. Mais un royaume imaginaire, médiéval-fantastique, s’est imposé de lui-même comme un terrain de jeu merveilleux. Quant à ces personnages, maladroits et touchants, mais capables de se dépasser, ils m’apparaissent porteurs d’un bel espoir. Enfin, si ma « notoriété » passée reposait effectivement sur la noirceur de mes formations musicales, je reste aussi un rêveur, qui a grandi devant l’Histoire sans Fin, Hook, Star Wars, Dark Crystal, les Monty Python, et tant d’autres œuvres oniriques. Je ne m’interdis rien, ma sensibilité « gothique » reste présente, mais il est évident que le Emmanuel qui transparaît ici, sans fard, derrière Aranen se distingue de « El Worm », la créature de cauchemar torturée, dandy et décadente composée pour Wormfood (et j’assume pleinement le fait que ce soit un rôle). Il faut avouer, dans ma carrière naissante d’auteur, que c’est extrêmement « reposant » de se montrer sous un jour drôle, sincère, posé – et sympathique, j’espère. J’y prends goût, en tout cas, et le vis comme un délicieux renouveau de milieu de vie.
2/ Tu mélanges intelligemment, ainsi que le dit ta quatrième de couverture, humour, horreur et fantasy. D’où t’es venue la première étincelle de ce roman ? Une phobie des araignées, peut-être ?
Je ne crois pas que la quatrième de couverture utilise le terme « intelligemment » ; alors, je laisserais cela à l’appréciation des lectrices et lecteurs… Mais c’est exact, Aranen se veut un exercice d’équilibrisme entre le frisson, l’humour et l’aventure. En cela, on pourrait le rapprocher d’Indiana Jones et le Temple Maudit. Les passages de tension, les images sombres voire dérangeantes, sont le plus souvent contrebalancés par la maladresse touchante des personnages, les quiproquos et situations absurdes dans lesquelles ils s’embourbent (et je dis bien « ils », car mes héroïnes ont bien plus la tête sur les épaules que les garçons – comme dans la vraie vie, quoi !). Concernant « l’étincelle créative », tu veux une réponse honnête ? Je ne savais pas du tout dans quoi je me lançais. J’étais assis dans le salon d’un chalet, avec pour seule vue la chaîne de montagnes des Aravis, dans la vallée de Thônes. La Haute-Savoie est devenue ma patrie d’adoption, depuis près de vingt ans. Voila qui a planté le décor. Et comme je ne savais pas quelle était la situation de départ, j’ai lancé 3 story dices (j’en ai plusieurs sets, que j’utilise parfois pour du JDR solo). J’ai alors obtenu : un feu de camp, une montagne, et une araignée… La scène d’ouverture du livre était née : un village de montagne, en automne, où la garde alimente de hauts feux pour repousser les araignées géantes, à la tombée de la nuit. De là, tout s’est imbriqué : les envies d’écrire, les noms, les images, les protagonistes que je ne parvenais pas, jusqu’ici, à ordonner dans un projet cohérent…

Concernant les araignées, aucune phobie me concernant, et une véritable fascination ; même si, comme la plupart des gens, je peux sursauter lorsque l’une d’entre elles apparaît par surprise. Cette peur viscérale et répandue, que nous éprouvons pour un animal parfaitement inoffensif (n’oublions pas qu’il y a moins de 1% de décès par morsure d’araignée par an dans le monde, sauf erreur) m’a toujours questionné. Est-ce qu’il s’agit d’une peur primitive ? Innée, acquise ? En lien avec l’inconscient, au sens psychanalytique ? Le travail de l’artiste Louise Bourgeois, par exemple, représente l’araignée comme une figure maternelle, rassurante, enveloppante (et qui exerce un contrôle, dans une perspective plus inquiétante). Et je me suis inspiré de cette vision pour créer les « Premières-Mères », des araignées géantes, de lignée divine, vivant en harmonie avec le règne humain, dans des territoires préservés du « progrès ». Avec l’idée que ces araignées géantes sont devenues une menace parce que l’homme a bousculé l’ordre naturel, dans sa soif de pouvoir… Je ne veux pas trop en dire sur l’intrigue, mais j’espère que cette histoire contribuera à changer le regard que nous portons sur ces créatures étonnantes ; encore une fois, les véritables monstres ne sont pas ceux que l’on croit, dans Aranen. Et je ne pense pas que sa lecture puisse indisposer une personne arachnophobe. Du moins, ce n’est pas le but recherché. La magnifique femme-araignée qui orne la couverture (et je rends hommage à l’illustratrice, Thea Magerand) a été pensée pour se distinguer de la grosse bête poilue « tarantula-esque » chère au cinéma de genre (Eight-legged Freaks, Arachnophobia, et plus récemment Vermines, qui avait le mérite de réactualiser le mythe de l’araignée prédatrice…).
Tes protagonistes sont tous plus réussis les uns que les autres. Du candide Batistan au vieux Grisedent et Rondin, en passant par ce reître de Greef, comment les as-tu conçus ? T’es-tu basé sur des gens réels ?
Merci pour le compliment. Et tu pointes du doigt quelque chose de fondamental pour moi : ce que j’écris repose avant tout sur les personnages. Bien sûr, un univers médiéval-fantastique, rempli de choses étranges et surnaturelles, c’est très amusant à décrire. Mais, je m’intéresse à l’humain, et qui plus est, certainement pas à l’humain héroïque, fort ou infaillible. Je veux au contraire dépeindre la trajectoire héroïque de personnages qui n’ont aucune bonne carte en main au début de l’aventure. Ils sont lâches, malades, traumatisés, fatigués, en proie aux addictions, et tout laisse penser qu’il ne leur reste plus qu’à prendre leur retraite et disparaître de la face du monde, car ils ont manqué leur chance. Ou alors, si on prend le cas du jeune Batistan, ils courent après un idéal hors de portée, comme des fantasmes de grandeur chevaleresque, dans un monde paisible et sans guerres. Pourtant, ils vont se lancer ensemble dans une aventure, à reculons, et se sublimer. Peut-être même par le sacrifice ultime. C’est un lieu commun, mais il n’y a pas de courage sans trouille. Le héros, c’est celui qui affronte l’adversité, même s’il est en train de mouiller son pantalon sous l’effet de la peur et qu’il existe 90% de chances qu’il échoue. C’est ce genre d’histoires dont le monde actuel a besoin, et qui permettent de s’identifier. Des périls immenses et de minuscules héros qui s’unissent, et renversent la fatalité. J’ajouterai qu’il n’y a pas que des héros dans mon histoire, mais aussi des héroïnes, qui ne sont pas reléguées au rang de faire-valoir de ces messieurs.
Oui, je pioche sans vergogne dans mon entourage pour construire mes personnages, ce qui me permet d’éprouver, dans l’écriture, une affection – ou une haine – sincère pour elles ou eux. Ce ne sont pas des « calques » de personnes existantes, bien entendu. Mais ils fournissent une matière première précieuse, lorsqu’il s’agit de caractériser des protagonistes (et des antagonistes ! Car le plaisir de l’écriture se double de la vengeance d’immortaliser la mesquinerie ou la sottise de nos ennemis réels). Lorsque l’on est un créatif, on observe en permanence le monde, dans l’optique de se l’approprier et le réutiliser. Tout devient support ou matière pour une histoire. De plus, en regardant avec attention tous nos semblables, nous devenons dans le même temps plus empathiques.
Question subsidiaire : Wormfood va-t-il revenir nous ravir les oreilles de son univers macabre et délectable ? Et vas-tu revenir dans l’univers d’Aranen un jour, ou bien pars-tu sur d’autres projets littéraires totalement différents ?
C’est une bonne dernière question. Alors, je vais te donner quelques scoops, pêle-mêle : j’ai enregistré l’an passé un nouvel album de doom metal (le premier depuis 10 ans) avec un ami et producteur parisien, qui s’est illustré dans des formations bien connues… Il reste à enregistrer le chant ! Ce disque, très lourd et psychédélique, va venir rappeler de bons souvenirs aux auditrices et auditeurs de Wormfood, même s’il s’agit d’une entité distincte. Je l’ai composé, notamment, pour avoir l’occasion de prolonger la collaboration avec mon ami et gourou, le guitariste/sitariste Paul Bento (Carnivore/Type O Negative). Par ailleurs, j’ai des projets plus proches dans le temps, en relation avec la culture metal, l’écriture et le jeu de rôle. Je ne peux pas encore en parler, mais cela sera présenté avant l’été. Concernant la production littéraire, la suite d’Aranen est en cours d’écriture (et bien avancée, 210 pages à l’heure où je te réponds), et je compte terminer ce premier jet avant l’été. J’ai aussi un autre projet dans le même univers (aujourd’hui on dirait un « spin-off »), à la tonalité un peu plus adulte, dont j’ai rédigé une bonne soixantaine de pages. Je le reprendrai en novembre 2026, mon mois d’écriture de prédilection. Il faut maintenant espérer qu’Aranen continuera à être bien accueilli, et que les lectrices et lecteurs se passeront le mot. Cela me permettra de poursuivre mes publications… Tu le vois, j’ai gardé ce même appétit créatif ! Plus encore, même.
