Entretien avec Hermine Lefebvre, autrice de Sous le sceau de l’hiver

Le dernier roman d’Hermine Lefebvre sorti il y a peu chez Scrinéo, Sous le sceau de l’hiver, a su me surprendre en proposant une urban-fantasy prenante et des problématiques vraiment intéressantes. Un excellent roman qui demandait clairement à ce que je pose quelques question à son autrice afin d’en savoir plus sur son processus de création, sur sa manière de voir l’écriture mais aussi sur ses projets.

Bonjour Hermine, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à mes questions. Peux-tu tout d’abord te présenter et nous expliquer comment tu es devenue autrice ? Qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’écrire ?

Bonjour, et merci de m’avoir proposé cette interview ! Je suis une autrice de fantasy et de fantasy urbaine : mes romans mêlent souvent monde contemporain et magie, et sont surtout à destination des adolescents et des jeunes adultes.

J’ai commencé à écrire assez jeune, vers l’âge de onze ans. Je ne sais plus vraiment ce qui m’a donné envie d’écrire à ce moment, peut-être l’envie de faire comme les auteurs que j’aimais. À l’époque, il s’agissait surtout de débuts de projets qui n’allaient jamais très loin. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas arrêté depuis et je me vois difficilement ne pas écrire.

Te souviens-tu de ce qui t’a fait entrer dans les univers de l’imaginaire la première fois ?

Comme beaucoup de monde de ma génération, je crois, et de façon assez classique, c’est avec Harry Potter que j’ai vraiment basculé dans l’imaginaire. Lorsque j’avais huit ou neuf ans, ma grand-mère m’a offert les trois premiers tomes, les seuls sortis à l’époque, en me disant : « je crois que ça te plaira ». De fait, ça a été le cas, et je n’ai jamais décroché de l’imaginaire depuis, que ce soit dans mes lectures ou dans l’écriture.

Tu as sorti Sous le sceau de l’Hiver chez Scrinéo récemment. Comment t’est venue l’idée de base de cette histoire ?

Cela remonte à quelques années maintenant, la première version date de 2015 ! Je venais de terminer un autre texte et j’essayais de me mettre à ses corrections, mais ma Muse – la personnification de mon écriture – trouvait plus amusant d’explorer d’autres horizons. C’est assez drôle d’ailleurs car sur les feuilles où je listais les pistes de correction, il y a mes premières notes pour Sous le sceau de l’Hiver !

L’année précédente, j’avais commencé un projet qui mêlait également créatures féeriques et monde contemporain. Je l’avais rapidement arrêté, mais je voulais continuer à explorer ce domaine sous un autre angle. En me renseignant pour ce projet abandonné, j’ai vu passer les légendes anglo-saxonnes sur les deux Cours féeriques, l’Été et l’Hiver, les pactes à double tranchant, etc. Tout cela me parlait, avec le côté sombre que peuvent avoir ces légendes.

Les personnages de Camille et de Virgile ont surgi à ce moment, et tout cela a fini par s’associer pour créer les fondements du roman, entre faërie et monde quelque peu post-apocalyptique. Je fonctionne de façon assez intuitive, je ne décide pas consciemment de quoi va parler le texte, c’est donc toujours un peu compliqué pour moi de revenir sur la genèse. Souvent, tout part des personnages et se construit autour d’eux et de leurs relations, cela a été le cas pour ce roman aussi.

Comment t’es venu le personnage de Camille ? Et quelles ressemblances a-t-ael avec toi ? Ou bien te sens-tu plus proche de Virgile ?

Là aussi, c’est difficile à dire ; en lien avec ce que je disais, j’ai souvent l’impression que les personnages débarquent chez moi un peu à l’improviste avec leurs richesses et leurs particularités. L’essentiel du travail se fait en arrière-plan, et je ne sais donc pas exactement ce qui a donné naissance à Camille. Quand j’ai commencé à penser à ce projet, ael était là. C’est plutôt ensuite que j’ai affiné ce qui lae concernait.

Mes personnages me ressemblent rarement, même s’ils ont peut-être tous une part de moi. J’ai surtout besoin de savoir comment ils fonctionnent, de les comprendre, en particulier sur le plan émotionnel. Sans cela, je ne peux pas écrire. Camille et Virgile sont cependant des personnages que j’affectionne particulièrement, peut-être parce que je les comprends mieux que d’autres.

Tu t’attaques aux questions de non-binarités, d’exclusion, de drogue et d’addiction, de violence dans ce roman. Autant de thématiques assez complexes à traiter, surtout pour un public young-adult. Était-ce ta volonté dès le départ de traiter de ces sujets ou bien sont-elles venues à toi au fur et à mesure de ton travail d’écriture ?

Je ne parlerais pas vraiment de « volonté », cependant, ces sujets étaient bien là depuis le départ. Ils font partie de l’essence des personnages, et on ne peut pas les leur retirer sans les modifier profondément. Sans l’un ou l’autre, ce ne serait pas non plus le même roman. Virgile et Camille portent donc ces thèmes depuis l’origine du roman, cela fait partie de leur vie et aels y réagissent en fonction de leurs caractères, de ce qu’aels ont déjà vécu.

Néanmoins, une fois face à ces personnages, il a surtout fallu que je me renseigne sur ces sujets pendant l’écriture parce que je n’en avais que quelques fondamentaux. Pour Camille, ça a surtout été autour de l’intersexuation et de la non-binarité, j’ai aussi lu autour du syndrome de Guillain-Barré. Pour Virgile, je me suis concentrée sur l’héroïne et l’addiction. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture et des corrections.

Je dois reconnaître que l’écriture que tu utilises pour Camille m’a heurté au début car elle n’entre pas dans le canon de l’écriture. Et pourtant on s’y fait et le personnage prend du coup une autre ampleur. Cela n’a-t-il pas été trop compliqué pour toi d’écrire ainsi ? Et pourquoi avoir choisi Ael au lieu d’autres occurrences possibles ?

Effectivement, les néo-pronoms restent encore peu utilisés en littérature, même s’ils sont devenus plus présents ces dernières années. Pour ma part, il n’a pas été difficile d’utiliser celui de Camille. C’est sur les accords que j’ai été vigilante, Camille utilisant des tournures non genrées – et il faut bien avouer que les règles d’accord du français ne nous facilitent pas la vie ! Cela a parfois nécessité un peu de gymnastique pour trouver les bonnes formulations, mais rien de vraiment difficile en soi, c’est surtout un réflexe à prendre.

En ce qui concerne le pronom, j’ai hésité parce que iel est plus connu qu’ael. Mais ce dernier est aussi utilisé par les personnes non binaires car ses sonorités s’éloignent davantage de celles d’il et elle. C’est aussi celui qui correspondait profondément à Camille, à ce qu’ael est. Son point de vue n’aurait pas fonctionné avec iel, ce n’était pas vraiment Camille. Le choix a donc été vite fait !

La question de la non-binarité (et du respect de chacun) est au centre du roman. Est-ce une cause qui te tient à cœur ?

Oui, tout à fait, et plus largement, c’est surtout la question de la diversité et de la représentation qui me tient à cœur, ainsi que ce qui tourne autour de la différence, le fait de ne pas se sentir à sa place, de ne pas arriver à la trouver et la souffrance que cela peut engendrer… Ce sont des thématiques qui me parlent énormément et trouvent des échos avec des expériences personnelles – qui ne sont pas celles des personnages du roman. On croise encore rarement des héros qui sortent des normes classiques et cela me paraît important de mettre en avant d’autres types de personnages, comme Virgile et Camille.

La relation entre Camille et Virgile est assez spéciale et prend de l’ampleur au fil du roman. Comment la définirais-tu, toi en tant que leur génitrice ?

Je dirais qu’elle est forte. Déjà par les enjeux qui entourent le développement de leur relation, qui sont des circonstances assez extrêmes, mais aussi par ce qu’aels traversent à ce moment dans leurs vies personnelles. Elle commence de façon brutale parce que Virgile est dans le refus et le rejet, alors que Camille s’efforce d’être dans la compréhension et ne veut pas ajouter de la souffrance à la souffrance.

Ensuite, la relation évolue. Aels acceptent de baisser un peu leurs barrières, de se laisser approcher, ce qu’aels n’ont pas l’habitude de faire. Aels commencent à croire en la possibilité de cette amitié, bien que leurs failles et leurs insécurités compliquent la situation. Avec la répétition de certains schémas, la confiance ne va pas de soi, surtout pour Camille, et c’est aussi quelque chose sur lequel aels progressent, avec des hauts et des bas. Même si leurs expériences ne se recoupent pas, aels se rejoignent et se comprennent.

Les derniers développements n’étaient pas prévus à l’origine, mais au fil des réécritures, leur relation a pris cette direction et je me suis dit qu’aels savaient mieux que moi ce qu’aels voulaient !

Comment vis-tu les retours, tant médiatiques que du lectorat, au sujet de ton livre ?

Toute sortie de roman est stressante pour un auteur. Mais une fois qu’il est paru… eh bien, il est temps qu’il vive sa vie, il ne m’appartient plus totalement. Pour ma part, j’essaie de ne pas trop regarder les retours, je considère que ce sont des espaces qui appartiennent aux lecteurs. Et tant qu’il y a des personnes qui aiment, c’est l’essentiel.

Sous le sceau de l’hiver est déjà ton second roman. Quels sont tes projets littéraires actuellement ?

J’ai un autre projet dans les tuyaux éditoriaux. Cette fois, on quitte notre monde pour de la fantasy plus classique, dans un univers proche de notre XIXe siècle. Le roman s’appelle Cathédrale et devrait paraître dans les premiers mois de 2022. Je n’en dis pas plus pour l’instant !

En parallèle, j’ai d’autres projets déjà écrits qui n’attendent que d’être retravaillés. Un qui est de la fantasy assez noire (plus encore que Sous le sceau de l’Hiver), et l’autre qui est de la fantasy steampunk, le fameux projet que je n’ai pas corrigé il y a six ans et qui patiente toujours ! Je devrais occuper cette fin d’année avec le premier et consacrer l’année prochaine au second. Si ma Muse accepte de me laisser suivre le plan prévu, bien sûr !

Chaque année les étals des libraires se remplissent sans cesse. Quels conseils de lecture aimerais-tu donner, à part ton roman ?

Question difficile, c’est toujours dur de choisir !

Pour rester dans les thématiques complexes, j’ai lu ces derniers jours Tout ce que dit Manon est vrai, de Manon Fargetton. Ce roman-témoignage présente la relation que débute la jeune Manon avec l’éditeur qui veut la publier et qui a trente ans de plus qu’elle. La mère de Manon va alors tenter de la protéger. C’est un texte très fort, très important, dur aussi, et j’ai particulièrement aimé la façon dont l’autrice a choisi de raconter cette histoire.

Du côté de la fantasy, une de mes belles découvertes de cette année est Les Maîtres enlumineurs, de Robert Jackson Bennett. Le système de magie est particulièrement original, et ça a été un vrai plaisir de le découvrir !

La période du Covid a été compliquée pour tout le monde. En tant qu’autrice, en as-tu profité pour être productive littérairement ?

J’ai été productive, mais pas plus qu’en temps normal. J’ai eu la chance de continuer à travailler sans rupture et à distance, j’ai donc gardé le même rythme d’écriture qu’avant la pandémie, c’est-à-dire en avançant sur mes textes le week-end et en y réfléchissant pendant la semaine. À ce moment, je terminais la réécriture de Sous le sceau de l’Hiver pour le proposer à mes éditrices, j’ai ensuite enchaîné sur la réécriture de Cathédrale. Comme j’ai beaucoup corrigé ces derniers temps, je suis aussi retournée voir du côté du rpg par écrit pour renouer avec l’écriture pure.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans l’écriture ?

D’écrire et, surtout, d’écrire ce qu’il lui plaît. C’est essentiel pour moi. Ensuite, d’essayer de terminer un projet. Il est toujours plus facile de commencer que d’arriver au bout et c’est déjà une belle victoire d’achever quelque chose.

Il est aussi important de se relire, de corriger, et de se faire relire par d’autres. On trouve plusieurs forums d’écriture sur Internet, il y a aussi des communautés d’auteurs sur les réseaux sociaux. Les premiers retours peuvent piquer, mais c’est extrêmement formateur pour voir ce qui fonctionne ou pas.

Enfin, et ça va peut-être paraître contradictoire avec ce que je viens de dire, on trouve des multitudes de conseils d’auteurs, mais tous ne marchent pas pour tout le monde. Qu’il s’agisse du rythme d’écriture, des méthodes de correction, de la planification ou non du roman, ce sont vraiment des choses propres à chacun. Je conseille surtout de tester ce qui vous parle, de garder ce qui fonctionne pour vous et de ne pas appliquer le reste. Il n’y a de toute façon pas de recette magique dans l’écriture.

Merci beaucoup et à bientôt au détour d’un salon !

Merci à toi !

Thomas Riquet

Thomas Riquet

Passionné de littératures de l'imaginaire il cherche à faire partager sa passion au plus grand nombre à travers ses chroniques et le site. Depuis 2011 il est également anthologiste et directeur de la collection Reflets d'Ailleurs (Fantasy) des Editions Asgard, sous son vrai nom. Ce faisant il assure également la direction littéraire d'anthologie lorsque tous ses boulots lui en laissent le temps, ce qui arrive trop rarement à son goût..

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