En avril 2009 les éditions Inculte publiaient, sous une couverture de Yann Legendre, la première version de cet ABC Dick explorant de manière alphabétique quelques-unes des thématiques, des obsessions, des récurrences, des intuitions et des fulgurances d’un auteur qui, depuis le début des années soixante, a déjà fasciné des générations de lecteurs. Près de douze ans plus tard, en voici une version augmentée qui démontre, si besoin était, à quel point les inventions dickiennes continuent de coller au présent.

Et si notre monde avait été imaginé par Philip K. Dick??

Quarante ans après sa disparition, l’auteur d’Ubik, du Maître du Haut Château et du roman à l’origine du film Blade Runner est aujourd’hui plus présent que jamais, tant ses textes restent d’une actualité brûlante.

Nous sommes vivants et il est mort, à moins que ça ne soit l’inverse.

Revoilà donc, sous un format différent, avec une couverture différente, les illustrations de Gosia Galas en moins mais avec dix-neuf entrées supplémentaires, et une table des matières plus structurée et plus détaillée qui fait également officie d’index, ce nouvel ABC Dick adapté à la décennie en cours. Dix-neuf entrées de plus, une évolution nécessaire dans la mesure où, explique l’auteur, « le réel d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le réel d’hier », constat qu’il est difficile de ne pas partager et dont la formulation apparaît elle-même quelque peu dickienne, témoin d’une volatilité sans cesse croissante de ce « monde instable » des sociologues et des stratèges, un monde qu’il faut sans cesse recommencer à décrypter, un monde en perpétuelle métamorphose qui ressemble de plus en plus aux anticipations dickiennes, à la fois par certains détails, par une sorte de folie générale croissante, et parfois même par une sensation d’échappement et de déréalisation vertigineuse.

Parmi ces entrées supplémentaires, on notera le fatras inutile et envahissant, semblant croître de lui-même, de la « bistouille » (traduction de « kipple », parfois aussi rendu en français sous le terme de « tropie », à ne pas confondre avec le rubbish ou rongeasse apparaissant à l’entrée « entropie »), le « conapt » et sa domotique délirante qui trouve dans les années les plus récentes une confirmation singulière et souligne à juste titre l’irréfragable crétinisme du consommateur avide d’inutile ; on pourra aussi se  référer dans ce domaine à l’entrée « swibble »), « tête de Dick » (semble-t-il un authentique récit d’androïde dickien perdu), « néologisme dickien » (tout lecteur de Dick en a déjà quelques-uns en tête, il serait d’ailleurs intéressant d’en faire une liste exhaustive), « anti-héros » (une évidence pour qui connaît les protagonistes essentiels de l’auteur, mais qui méritait d’être soulignée), « complet brouillé » (entrée bien peu convaincante, qui ne semble insérée que pour créer une référence à Alain Damasio, lequel a contribué à un précédent ouvrage de l’auteur, de surcroît inutile car figurant également dans une autre des nouvelles entrées, « images de l’impossible »), « wu « (que l’on pourra mettre en lien avec la bistouille, à ne pas confondre avec le mémorable Wub, héros d’une nouvelle en tous points savoureuse, ni avec les Vugs, espèce extraterrestre d’un roman de Dick, « Les Joueurs de Titan »), « autre-différent » (terme issu de la lecture de l’Exégèse de Philip K. Dick, publiée en deux énormes volumes chez J’ai Lu après la première version de cet ABC Dick, une Exégèse qui aurait sans doute pu générer bien d’autres entrées), « cyborg » (un simple extrait), « paranoïa » (et son interprétation dickienne, d’une certaine manière elle-même paranoïaque), « police prédictive » (de l’utilisation des big data  à défaut de véritables précogs), « Nexus » (à la fois type d’androïde dans la fiction de Blade Runner et type de téléphone d’une réalité quotidienne dans laquelle, explique Ariel Kyrou « un imaginaire de science-fiction habite la subjectivité d’une entreprise à l’ambition démiurgique »), « bulles de filtres » (pratique informatique post-dickienne, mais, dont on ne peut qu’admettre avec l’auteur qu’elles collent parfaitement aux univers dickiens), « simulacres de démocratie » (modifié par rapport à la première édition), « fake news » (en lien massif avec les délires trumpistes, et au sujets desquelles on pourrait être tenté de reprocher à l’auteur de ne pas citer les régimes communistes ; mais qui a lu Dick aura eu lui aussi l’impression, dès les premiers mois d’une présidence hallucinée, de verser dans une des multiples anticipations dickiennes mises en scène très précisément dans son pays natal). Ces quelques termes viennent confirmer, si besoin était, que cet ABC Dick n’est pas sous-titré « Nous vivons dans les mois d’un écrivain de science-fiction » par hasard.

Plus encore que ne faisait sa première version de 2009, qui abordait de manière faussement ordonnée, en un passionnant tour d’horizon, le grand chaos des délires, des élucubrations, des fabulations, des doutes, des dérives paranoïaques, des discours schizophrènes, mais aussi des intuitions, des fulgurances, des inventions, des créations et des idées de génie d’un auteur quelque peu « précog » que l’on ne finira sans doute jamais de découvrir ou de redécouvrir, plus encore que sa précédente version, donc, ce nouvel ABC Dick, nous vivons dans les mots d’un écrivain de science-fiction  démontre – constat peu rassurant s’il en est – que nous évoluons dans un monde dont la trame apparaît chaque jour un peu plus dickienne. Une trame qui à l’image d’un réel effiloché se crible de lacunes laissant passer la lumière d’autres vérités, d’autres intuitions, d’autres mondes entr’aperçus à travers les récits de Dick et les entrées de la première édition, comme « virtuel », « vie artificielle », « céphascope », « glimmung », « manipulation des esprits », « réchauffement climatique », « cités ghettos (pour riches) », « homme-machine », « low-tech » et autres « moutons électriques ».

Désastres écologiques, sociétés de contrôle, réalités artificielles, utopies noires et apocalypses, expériences déroutantes, illusions masquant le réel et mondes trompeurs constitués de décors particulièrement élaborés, installations bricolées sur d’autres planètes et extra-terrestres impensables, tels sont quelques-uns des thèmes dickiens abordés à travers cet  ABC Dick . Une approche d’une œuvre considérable – une quarantaine de romans et des dizaines de nouvelles – mais aussi de cet homme qui fut un explorateur d’alternatives hanté par des visions dystopiques, un individu qui ne pouvait s’empêcher de se demander si ses vis-à-vis n’étaient pas des simulacres et qui à chaque fois qu’il rencontrait quelqu’un n’était pas seulement confronté à une autre personne mais aussi à un autre monde, un barjo ordinaire considérant les sensations de déjà-vu comme des tremblements de temps et vivant dans un kaléidoscope de réalités extraordinaires bâties comme de châteaux de cartes sur des sables mouvants, un écrivain-oracle d’ une histoire alternative, un prophète qui se souvenait du futur.

Ni éloge systématique ni essai universitaire, cet ABC Dick, qui s’adresse tout autant à ceux qui n’ont pas lu l’auteur qu’à ceux qui le connaissent déjà, permet de vagabonder à travers les œuvres et les thèmes de l’auteur d’Ubik, de Blade Runner et du Dieu venu du Centaure. Complété par une bibliographie commentée des œuvres de Philip K. Dick (romans, nouvelles Exégèse, autres textes), par une partie dévolue aux autres ouvrages concernant Dick (biographies, essais, autres), par un inventaire commenté de créations « dickiennes » (films, séries, documentaires, objets vidéoludiques), et enfin par une discographie et une sitographie dickiennes, cet essai propose un nombre considérable de pistes au lecteur désireux d’aller plus loin. Il n’en fallait pas moins pour un auteur tel que Philip K. Dick, et pour une œuvre majeure à tel point en phase avec l’époque que l’on ne sait plus si elle est le prisme à travers lequel il faut lire le présent ou si, au contraire, elle doit être lue à travers le prisme d’un présent qui vient chaque jour un peu plus l’éclairer.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *