Joker – Todd Phillips

Les + :

– La performance habitée de Joaquin Phoenix

– Le soin apporté à la production d’ensemble

– La volonté d’éviter une formule toute faite

 

Les – :

– Les autres acteurs peinent à exister

– Une genèse problématique d’un personnage trouble

– Un film trop long pour ce qu’il a à raconter

Arthur Fleck est un clown raté qui souffre d’un handicap difficile à gérer : il se met à rire dans des situations de stress. A la recherche de soutien, d’un regard, d’une aide, il se heurte au chaos et à l’effondrement moral de la ville de Gotham City. Pour survivre, Arthur devra accepter sa vraie nature.

Le navire DC Films rencontre des problèmes depuis 4 ans : frappé par le syndrome des films ratés, perdu au milieu des problèmes de production et des remontages sauvages, il oscille entre succès publics (Wonder Woman, Aquaman) et échecs critiques (Justice League, Suicide Squad).

Dans ce contexte, on oublie souvent la contribution de la franchise DC/Warner Bros au genre super-héroïque à l’écran : elle en aura été pendant longtemps le porte-étendard au cinéma (le Superman de Richard Donner, le Batman de Tim Burton) et offert dans les années 2000 de très belles réussites avec le Watchmen de Zack Snyder et la trilogie Batman de Christopher Nolan.

Mais voilà, le vent tourne, le côté sérial de Marvel a pris le dessus économiquement sans offrir d’alternative d’un point de vue qualitatif. En effet, Marvel a trouvé une recette déclinée à tout va qui fonctionne bien, est souvent divertissante, mais cherche peu à explorer ses thématiques. Avec ce Joker, « petite » production au regard du genre, DC tente de revenir à une image de qualité. Pari réussi ?

La première scène où Arthur Fleck se maquille devant une glace en lâchant une larme résume bien le ton du film, sombre, mais aussi son angle d’attaque : Joker propose de plonger dans une détresse profonde, pleine d’ombre et de fantômes, et c’est globalement cette immersion qu’il propose dans sa première moitié. La psyché de son personnage principal est intimement liée à sa vie triste, à ses rêves déçus, à cette ville de Gotham qui renonce à cause de l’abandon de sa population.

Ce tableau noir s’aggrave des pulsions morbides de Fleck et c’est derrière tout ce descriptif clinique que la performance de Joaquin Phoenix se cache. Tout en délicatesse, ou tout en violence, avec ce corps maigre et abimé, cette voix brisée, Phoenix restitue à merveille toute la douleur, toute la peine de son personnage, mais aussi son imprévisibilité et, au final, sa monstruosité. Quand il explose psychiquement, c’est un éclatement de violence à la gestuelle sèche et aux cris rauques ; dans ces rares moments de bonheur, c’est un danseur un peu bizarre aux mouvements étranges.

Fleck/Phoenix est un personnage à part entière, avec ses tics, du plus terrible (ce rire forcé, obsédant, presque arraché) au plus timide. C’est une nouvelle interprétation du Joker et vous aurez compris, arrivé là, qu’il n’a pas grand-chose de commun avec ses prédécesseurs. C’est aussi la limite de l’exercice que de rendre le Joker humain : sa nature s’y prête mal.

Les Comics ont souvent joué avec cette image, mais le Joker est un personnage extrême, anarchiste parfois, assassin toujours, un homme détraqué que rien ne peut venir raisonner. En faire un malheureux qui se « réalise » dans la violence me dérange légèrement, même si cela ne vient pas entacher le fall & rise (on est à l’envers cette fois) du scénario.

Visuellement âpre, avec une proposition proche d’un cinéma des années 70 (Scorsese, Ferrara etc), Todd Phillips cherche une identité, une patine, qui change du tout-venant super-héroïque. Cette respiration est salutaire. Le réalisateur, pas habitué à telle réputation, réussit particulièrement son climax et mène une dernière demi-heure jusqu’au-boutiste et très réussie.

Mais il peine aussi à rendre toujours intéressantes les sous-intrigues d’un scénario tout entier tourné autour de son acteur principal. De tous les plans, de toutes les prises, Joaquin Phoenix fascine son réalisateur qui ne prend plus vraiment le temps de s’intéresser à Sophie (Zazie Beetz tout à fait transparente) ou au duo Penny/Thomas Wayne (Frances Conroy et Brett Cullen ont trop peu à défendre). Vers le milieu de Joker, on se rend compte que tout cela semble un peu vain, un peu pompeux, un peu inutile.

Heureusement, il traite jusqu’au bout le ressort « Murray Franklin » et s’appuie sur un Robert De Niro qu’on aimerait voir plus souvent à ce niveau. Dans une confrontation qui servira de catharsis, Fleck rencontre son idole et l’opposition est brutale, tranchée, sans retour. Le film revient alors sur les rails d’une montée en folie qui rapproche son personnage du gouffre. La fin allie à la fois les « obligations » d’une genèse d’un univers Batman sombre, et la conclusion logique d’une trajectoire dramatiquement très solide.

Joker est un bon film, peut-être un peu trop long quand il se perd en sous-intrigues inutiles, mais étonnant et pertinent quand il traite son personnage principal. Il va jusqu’au bout de cette ambivalence qui met le spectateur mal à l’aise : devant le plaisir dérangeant de voir Arthur Fleck se concrétiser à travers la violence, il ne peut échapper à ce portrait jusqu’au-boutiste d’une société perdue, dans l’impasse, que le film ne cherche jamais à embellir. C’est un contre-pied salutaire dont on peut espérer, vu son succès, qu’il fera des petits.

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