Dragon de glace – George R.R. Martin

On ne présente plus George R.R. Martin, auteur entre autres d’un « Trône de fer » dont le succès tend à éclipser le reste d’une œuvre particulièrement abondante. Nous avons déjà découvert quelques-unes de ses nouvelles dans des recueils  comme « Des astres et des ombres », « Chanson pour Lya »  et « Les Rois des sables » (J’ai Lu) ou « Au fil du temps » (ActuSF). Avec « Dragon de glace », c’est un volume de quatre récits, entre nouvelles et novellas, toutes publiées en langue originale dans les années quatre-vingts, et ayant fait l’objet pour trois d’entre elles d’une première publication en langue française dans les revues Bifrost et Asphodèle.

« D’un blanc cristallin, ce blanc dur et froid, presque bleu, le dragon de glace était couvert de givre ; quand il se déplaçait sa peau craquelait telle les croûtes de neige sous les bottes d’un marcheur et des paillettes de glace en tombaient. (…) Il avait de grandes ailes de chauve-souris, couleur d’azur, translucides. À travers, Adara discernait les nuages, et parfois la lune et les étoiles, lorsque la bête tournoyait dans le ciel. »

Adara, fille d’un fermier, naît par une nuit d’hiver si glaciale que sa mère meurt en couches. Marquée du sceau de la glace, elle demeure froide, distante, différente. Elle bâtit un château de glace dont s’échappent des lézards de glace et apprend seule, en secret, à chevaucher le dragon de glace, tandis qu’au loin, sur les marches du royaume, son oncle guerroie face à une armée qui semble invincible. Avec « Le Dragon de glace », George R.R. Martin propose un récit poétique, âpre, et parfaitement abouti.

« Lorsqu’elle eut fini, le crépuscule n’était pas loin. Alors elle retourna une fois de plus dans son chariot. Elle en redescendit vêtue de sa cape aux mille plumes d’argent à pointe noire. Puis elle se métamorphosa et s’envola, farouche et infatigable, baignée d’étranges lumières, et ne faisant qu’un avec les ténèbres. »

« Dans les contrées perdues » met en scène une sorcière nommée Alys la grise. Elle n’est rien d’autre que la tentation : elle permet de vous procurer tout ce que vous souhaitez, mais les conséquences de l’exaucement de votre désir ne sont pas toujours bénéfiques. Sur ce thème vieux comme le monde, George R.R. martin construit, sous forme de quête, un récit mêlant fantasy et loup-garou. Moins poétique, moins épuré que « Dragon de glace », il est aussi bien moins convainquant, sans doute un peu trop long, et ne laissera pas grande trace dans la mémoire.

« Le même informe et terrible cauchemar. Elle était dans l’obscurité sous le porche, près des poubelles dans lesquelles grouillaient toutes sortes de choses (…) »

Avec « L’Homme en forme de poire » (Prix Bram Stoker 1987), George R.R. Martin montre qu’il est capable d’exceller sur le monde du récit trouble, inquiétant, à la frontière entre psychopathologie et fantastique. Une jeune femme emménage dans un immeuble au sous-sol duquel loge un homme bizarre surnommé « L’homme en forme de poire ». Celui-ci la harcèle, à moins qu’elle ne fasse au contraire une fixation sur lui. Fixation qui se ressent dans ses rêves, ses cauchemars, et même son exercice professionnel, lorsqu’elle rend à son employeur des illustrations « contaminées » par ce morphotype sans même qu’elle en soit consciente. Un récit dont le trouble est savamment distillé qui se termine par une fin inattendue, et dont on pourrait faire une lecture psychanalytique – cet autre que l’on repousse et qui n’est finalement qu’un autre soi-même.

« Ses rêves avaient été sombres, informes et emplis de peur. »

Sur un thème classique – l’auteur confronté à l’irruption dans la réalité, du moins sa réalité à lui, de personnages issus de ses propres romans – parvient à écrire une fois encore une nouvelle mémorable en ceci qu’il parvient à y mêler avec cohérence deux autres thématiques classiques qui sont celle du double et du (des) portrait(s). Des portraits de ses propres personnages, puis l’irruption de ceux-ci dans le réel : un jeune homme hâbleur qui n’est autre que le fils qu’il aurait pu avoir, issu d’un roman écrit parallèlement (et prioritairement) à la grossesse de son épouse, une Lolita d’un  roman qui lui a valu le succès (et l’amertume de son épouse, jalouse de cette créature imaginaire), et enfin le détective Leighton alter ego ayant conservé son sens de l’humour, qui lui fera comprendre bien des choses. Peu à peu, au fil de ces rencontres, se dessine le portrait d’un auteur qui pourrait sembler manquer d’humanité dans la mesure pour lui le réel n’est jamais autre chose que du matériau pour construire de la littérature – y compris ses proches et leurs souffrances. Une thématique qui interpelle d’autant plus qu’il n’y a pas besoin d’aller chercher bien loin pour trouver des auteurs qui se livrent à ce genre de pratique en commercialisant à outrance tout ce qui peut l’être. Pleinement réussi, « Portrait de famille » (prix Nebula 1985) vient clôturer en beauté ce plaisant petit volume auquel on fera toutefois un reproche : si l’on trouve en fin des nouvelles la mention de leur publication originale, l’ouvrage, inexplicablement, est dépourvu de table des matières.

George R. R. Martin : Dragon de glace
Traduit de l’américain par : Pierre-Paul Durastanti, Thomas Bauduret, Gille Goullet, Hannaïg Houesnard
Couverture : Andy Brase
Collection Hélios
Editions ActuSF

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