The Neon Demon – Nicolas Winding Refn

Du haut de ses seize ans, Jesse (Elle Fanning) débarque à Los Angeles. Comme plein d’autres jeunes et jolies filles, elle rêve de devenir mannequin. Et dès le début, il semble que le milieu de la mode veuille la voir en sang cette petite jeune, qui ressemble à une biche au regard apeuré. Du moins au début. Les regards insistants, pour pas dire voraces, se posent aussitôt sur elle : Jesse a quelque chose de spécial. Il y a, dans les yeux des gens qu’elle croise, de la fascination, de la convoitise, mais aussi de la jalousie et de la haine. La Cité des Anges est bien le territoire des loups.

Parmi ses « admiratrices », il y a surtout sa nouvelle amie, Ruby (Jena Malone, parfaite pour le rôle) , une maquilleuse qui travaille avec les top-models, mais aussi dans une…morgue. Comme si le personnage voulait nous dire ceci : du début à la fin, seule compte l’apparence. Ruby se montre immédiatement bienveillante envers Jesse mais elle le fait avec tant de gourmandise dans le regard qu’on comprend bien qu’elle ne le fait pas de manière désintéressée. On n’a rien sans rien dans ce monde.

Ici on consomme les êtres exactement de la même manière que les marchandises. La beauté physique est, pour ceux qui la possèdent, la possibilité de sortir de la grisaille des gens banals. De sortir du « Néant ». C’est la condition sine qua non pour oser prétendre ressembler aux dieux. Quelque soit pour cela les artifices qu’on utilise, aussi éphémères soient-ils. Ce qui compte c’est l’illusion.

Tout ceci a l’air d’un conté de fée pour Jesse. Une marche triomphale. Le problème c’est que les autres sont là et qu’il est rarement bon d’être au centre de leurs fantasmes ; ils vous veulent ou ils vous en veulent.

Jesse, la princesse parfaite, est au-dessus du lot, mais pas hors d’atteinte des poupées jalouses et frustrées qui l’entourent. Les dieux l’ont gâtée, mais ils l’ont laissée sans défense. C’est d’ailleurs visible dans la manière qu’a Refn de la filmer. Il nous la montre comme une déesse sur son piédestal, en train de commettre le péché d’orgueil en se croyant supérieure aux autres. Mais son piédestal n’est rien d’autre qu’un plongeoir.

Plus que la fille dangereuse qu’elle croit être, Jesse est une fille en danger. Car la Terre est décidément un endroit où le Beau est fragile comme de la porcelaine. En bon esthète qu’il est, Refn va faire comme tout le monde dans le film, il va concentrer son attention sur Jesse. Cependant il n’en fera pas son héroïne absolue. Elle ne sera au final que de la chair à canon un peu plus chère. Un peu plus remarquable que les autres. Et alors ? Show must go on. Ces autres filles, plus banales, et jalouses de Jesse, le réalisateur danois va s’y intéresser. Biberonnés au narcissisme, à la vacuité et à la vanité, leurs efforts pour atteindre la « perfection » physique les rendront, au contraire, affreuses et pathétiques. Elles sont les nouveaux monstres générés par le culte de l’apparence intimement lié au consumérisme. Sans le Dieu Projecteur, sans l’attention des autres, elles ne sont rien. Juste une jolie image froide sur du papier glacé. Il faut avoir vu cette scène du casting, où toutes ces jeunes femmes venues de nulle part défilent comme du bétail, dans l’espoir d’être « élue » reine de beauté par un…homme.

En ce sens, un autre personnage, en apparence secondaire, se révèle très intéressant. C’est celui de Keanu Reeves (décidément il est souvent dans les bons coups, notre Keanu). Ce gérant d’hôtel où atterrissent bon nombre de ces filles est le revers crade de la médaille. Le côté sombre et pourrissant. Comme les gourous de la mode, le gérant exploite ces jeunes filles. Ces dernières avant d’espérer atteindre leur rêve glamour devront passer par cet hôtel miteux qui ne fait pas que ressembler à un bordel.

Refn a opté, fort logiquement, pour une réalisation hyper stylisée, relevant à la fois du clip et de la publicité. The Neon Demon est en recherche permanente de beauté. Chaque plan, par sa composition, sa symétrie, ses lumières (énorme travail au niveau de l’éclairage), cherche à « capturer » l’image parfaite. Le réalisateur danois ira jusqu’à abolir l’espace à certains moments. Il s’amusera aussi à façonner le temps, à le ralentir, cherchant même à s’en extraire pour créer des visions proches de la transe. Au niveau de la bande sonore, c’est une électro aux accents froids qui servira d’accompagnement idéal aux images. Une musique qui illustre parfaitement le royaume du Démon Projecteur : c’est beau, mais c’est glacial et lisse. Et pourtant on se plonge avec fascination dans ce monde inhumain, où les pseudo déesses de strass et pacotille ne sont rien d’autre que des poupées-monstres, féroces et vides.

The Neon Demon

de Nicolas Winding Refn

avec Elle Fanning, Jena Malone, Christina Hendricks et Keanu Reeves

Wild Bunch, 2016

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