Cartographie du désastre – Cyril Amourette

 

Les toutes nouvelles éditions L’Alchimiste proposent parmi leurs premiers titres cette Cartographie du désastre de Cyril Amourette. Un recueil de neuf textes sur lesquels plane omniprésente l’ombre du grand James Graham Ballard (1930 – 2009), grand spécialiste des apocalypses lentes, des dérives intérieures et des sociétés humaines en déréliction.

Terre mourante avec Le Dernier voyage, ultimes moments de l’humanité sur une Terre exsangue dont la population s’enfuit vers des astres lointains, ultimes moments du dernier homme resté sur la planète natale, à regarder les étoiles comme, depuis un rivage, on regarde d’inaccessibles lointains. Une post-apocalypse lente, pas entièrement dénuée d’espoir, émouvante et simple, un beau récit avec une tonalité à la Ray Bradbury.

Apocalypse lente et chlorophyllienne avec La Guerre des arbres  où l’on retrouve une thématique bien ballardienne – difficile de ne pas penser à La Forêt de cristal ou aux dérives à travers jungles classiques et forêts primaires résurgentes de Salut l’Amérique ou du Jour de la création , difficile également de ne pas penser aux forêts conquérantes de très beau Kamikaze l’amour  de Richard Kadrey – , récit qui évoluera cependant avec un changement d’ambiance et une fin inattendue, optimiste, presque de conte de fées, avec un nouvel Adam et une nouvelle Eve sur une terre entièrement reconquise par le végétal.

On est entre Dick et Bradbury avec Nicolina, récit de concepts et d’émotions qui aurait pu être intitulé « Les androïdes rêvent-ils d’enfants électriques ? ». En quelques pages, avec une prose très simple, Cyril Amourette pose sans en avoir l’air nombre de questions fondamentales sur ce qui fait l’humain, sur les simulacres et sur l’intelligence artificielle. Un récit qui, dans sa simplicité, interroge tout autant que bien des textes cyberpunks plus longs et plus foisonnants.

« Leur Dieu était la consommation, leurs hosties les escarpins Gucci et leurs missels les livres de Marc Levy. (…) La consommation était leur religion, l’achat la transsubstantiation, la carte bleue leur eucharistie. Devant une foule toujours plus grande, les pasteurs de cette nouvelle foi professaient l’avènement d’un monde nouveau, un monde fait de bénédicité consumériste, d’apothéoses cathartiques et de renouveau spirituel. »

Long d’une vingtaine de pages mais conçu comme une novella, Bienvenue au centre commercial, apparaît  surtout comme un roman en gestation, le condensé rédigé d’un roman de James Graham Ballard qui resterait à écrire. Parfois excessif, parfois trop rapide ou trop explicite, sans doute en raison de son caractère ramassé sur un format court, Bienvenue au centre commercial accumule les traits et les personnages ballardiens, depuis ses débuts dans les années soixante et soixante-dix (on pense notamment aux comportements de micro-sociétés perturbées du fameux I.G.H, transposé au cinéma sous le titre High rise), jusqu’à ses derniers romans des années deux mille comme Que notre règne arrive  ou Millénium people, où l’ennui des sociétés post-modernes aboutit – sommeil de la raison ou raison dévoyée – à d’étranges logiques de révolution régressive et à la résurgence, entre autres, de rituels d’allure primitive. L’hommage frôle parfois la caricature, mais le but est pleinement atteint : une fois l’ouvrage refermé, une fois le souvenir décanté, ce qui domine dans l’esprit du lecteur – la performance n’est pas mince – est l’impression d’avoir lu un inédit de l’auteur de Vermillion sands.

On ne compte plus les fins du monde déclinées depuis bien longtemps par les auteurs de science-fiction dont l’imagination apparaît sans limites dès lors qu’il est question de nous faire tous périr jusqu’au dernier. Et c’est bien une fin du monde particulièrement grinçante, ou tout au moins la fin du monde tel que nous les connaissons, qu’esquisse et laisse deviner Sans-patte, bref récit qui, à travers la dénonciation de la brutalité de l’exploitation animale dans la filière alimentaire et de la folie des scientifiques et des industriels prêts à tout pour accroître encore leurs bénéfices, imagine la revanche involontaire des espèces victimes des abattoirs. Un récit qui n’est saignant que sur le plan mental, mais qui fait parfaitement frémir.

Autre fin du monde, peut-être, et autre exercice classique de la science-fiction : supprimer un élément qui à force de banalité est devenu invisible. Il y a quelques années, Camille Leboulanger, dans Enfin la nuit (chroniqué ici) , avait promené son lecteur à travers un monde subitement déserté par les ténèbres. Cyril Amourette, avec La Nuit où le sommeil s’en est allé, cherche à imaginer ce qui se passerait si le sommeil, d’un seul coup, disparaissait. Une nouvelle forme d’apocalypse lente ? Une nouvelle forme de dérive, en tout cas, entre réalisme et onirisme, une idée à la Ballard et pour finir une pirouette dickienne : la réalité peut-elle continuer à exister si nous ne savons plus en faire abstraction par le sommeil, si nous devenons incapables de nous y soustraire ?

Vous n’avez pas assez de fins du monde ? C’est peut-être une fin du monde, ou une fin de cette moitié du monde constituée par au moins la moitié du lectorat qu’anticipe  Eva. Reposant sur le concept de l’ADN originel de la femme, dont une partie est transmis tel quel dans les mitochondries, minuscules organites énergétiques de la cellule, et, à la différence du reste de l’ADN, sans recomposition entre les chromosomes masculins et féminins, Eva  imagine la création « de novo » de la femme originelle, qui devient rapidement une star absolue. Mais cette Ève mitochondriale  (Greg Egan avait utilisé le concept scientifique dans une nouvelle éponyme, une histoire de pistage génétique d’ancêtres communs) pourrait bien avoir des desseins radicaux pas vraiment aptes à satisfaire tout le monde. Intéressante variante d’un thème maintes fois décliné,  Eva  fera forcément frémir plus d’un lecteur.

« Moorcock, Ballard, Priest, Aldiss, Brunner, Pratchett, même Burroughs a été invité, ils ont mis le feu à la réalité. »

« Pour relancer l’économie – c’est important l’économie, surtout pour une camée – Maggie la Défonce a libéralisé les drogues. Toutes les drogues. Sans exception. (…) Pas la peine de tout faire péter à la Guy Fawkes, il suffisait de les faire fumer. » : et si la fameuse Margaret Thatcher, au lieu de diriger le Royaume-Uni avec un manque total de considération pour ses concitoyens, avait mis un peu d’eau dans son vin – ou, plus exactement, si celle que l’on surnomma la Dame de Fer était partie en fumée de cannabis ? Narré par un grand-père à ses petits enfants qui n’ont pas connu le monde d’avant, Sainte-Maggie des acides repose sur un postulat délirant aboutissant à un nouveau monde dans lequel l’imagination a pris le pouvoir. Un texte mineur, mais une utopie de la défonce pleine d’humour qui prend le contrepied des futurs sinistres comme le 1984  d’Orwell ou le Kallocaïne de Karin Boye.

Ce recueil, on s’en doute, ne pouvait se terminer que sur un point d’orgue ballardien. Avec Le jour où Ballard est mort, Cyril Amourette parle de ce qui s’est passé ce jour-là dans son propre espace intérieur et dans le monde extérieur. Un très bel hommage à l’auteur de La Forêt de cristal, qui vient terminer avec justesse ce recueil qui lui est en partie dévolu. Au final, donc, un bilan plus que positif pour Cyril Amourette et pour les éditions L’Alchimiste avec ces neuf textes rassemblés dans un joli petit volume au format atypique (12,5 x 17,5) et agréable, servi par une réalisation soignée et par une illustration de couverture à la fois sobre et en pleine adéquation avec le contenu.

Cartographie du désastre
Cyril Amourette
Couverture : The Astronaut walking on light path and dead earth, par Grandfailure
Editions l’Alchimiste

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