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Enfin la Nuit – Camille Leboulanger

Un vingt-trois janvier, en milieu de soirée, le ciel s’allume. La nuit a disparu, et semble ne jamais devoir revenir. Désemparés, les hommes errent, se suicident, s’en vont, sans savoir où. Ils sont certains d’une chose : les ténèbres ne reviendront pas. « Tout, immeubles, routes, cadavres, brille de reflets jaunes sous la lumière du ciel. » Présenté comme post-apocalyptique, « Enfin la nuit », dont le titre laisse anticiper le dénouement, s’inscrit donc stricto sensu plus dans le per-apocalyptique que dans le classique « monde d’après » témoignant d’une fracture irréversible. Si le fait de ne pas donner d’explication à cette inconcevable disparition de la nuit est un parti pris délibéré et constitue une qualité certaine – mieux vaut un phénomène inexplicable qu’un processus basé, comme bien trop souvent, sur de prétendues explications techniques témoignant surtout des lacunes scientifiques des auteurs –, la décision de considérer d’emblée ce phénomène comme un facteur et un signe indiscutable de fin du monde constitue un autre parti pris de l’auteur, et plus encore de ses personnages, qui va conditionner l’intégralité du roman.

Car le choix de Camille Leboulanger, pour développer son récit, est rien moins que drastique. Si ce postulat d’une lumière permanente aurait pu servir de base à une longue dérive poétique ou à l’exploration méthodique des effets d’un jour perpétuel sur le psychisme et les rouages de la société, Camille Leboulanger décide d’en faire l’assise d’un récit de type apocalyptique. Comme de façon concertée, unanimes, sans même en débattre, tous s’accordent à considérer que ce jour perpétuel n’est rien d’autre qu’une fin du monde, et que c’en est désormais fini de tout. C’est ainsi qu’une jeune fille rencontrée dans une ferme s’exclame, non sans humour : « C’est sûr qu’ici c’est plus tranquille. C’était déjà mort avant, alors, maintenant que c’est la fin du monde, ça ne risque pas de s’améliorer. » C’est ainsi, encore, que le personnage principal, à la recherche de quoi se vêtir dans une boutique à l’abandon, se fait la réflexion suivante : « On pourrait penser à une maison hantée, à voir comme ça des vêtements que plus personne ne mettra pendre à des cintres, comme les peaux mortes d’une ancienne race depuis longtemps éteinte. » La race contemporaine en train de disparaître est donc déjà assimilée à une relique, ce qui en dit long sur la manière de considérer d’emblée le monde des hommes comme définitivement perdu. Et l’auteur d’écrire, un peu plus loin, en une formule élégante: « Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que le monde moderne, si technologique et si athée, s’effondre dans une sorte de langueur aux couleurs d’enfer chrétien. »

Reste que ce phénomène de jour éternel s’accompagne d’un autre phénomène au sujet duquel aucun des protagonistes ne s’interroge : la disparition de la plus grande partie de la population. Car, si les territoires à travers lesquels se meuvent les personnages du roman sont massivement déshabités, seuls quelques cadavres épars ici et là subsistent de l’époque où la nuit existait encore. Cet incompréhensible manque de questionnement des personnages s’accompagne d’autres troubles : ils se mettent à errer au long des routes, à tourner en rond –

la première des protagonistes à perdre la vie sera, de façon hautement symbolique, inhumée sous un rond-point – sans cartes, sans repères, sans but aucun, en une sorte de caricature de recherche d’un monde meilleur, ou simplement d’une place où l’on peut espérer survivre, quête emblématique des récits de genre, comme « La Route » de Cormac McCarthy. Cette dégradation douce de  la combativité de l’espèce et de son esprit cartésien sera d’ailleurs formulée par un des personnages : « Il y avait une logique, avant, mais elle est retombée mollement, doucement, sans bruit. »

On assiste donc ici, comme dans les romans catastrophes de James Graham Ballard, à l’influence des transformations du monde extérieur sur « l’espace intérieur » des personnages, au reflet mental de la dégradation du monde. La perte d’un unique repère fondamental – la nuit – suffit à entraîner une perte de repères globale responsable d’un bouleversement complet de l’existence. Car, alors que la majorité des individus ont disparu, alors que les Etats, structures et services semblent s’être eux aussi évanouis, les survivants, que l’on pourrait qualifier de « subsistants », retournent à un nomadisme inutile, le plus souvent mutiques, oublieux du passé ou refusant d’en parler.

Ce roman s’agrémente d’épisodes qui semblent être à la fois des passages obligés et des démarquages de poncifs des récits de genre, à moins qu’ils n’en soient de simples échos. Ainsi, la rumeur au sein de petits groupes de l’arrivée prochaine d’un train destiné à recueillir les survivants et à les emmener nul ne sait où évoque la liste en croissance constante des fictions consacrées aux zombies, pandémies virales et autres apocalypses, où les  survivants sont à la recherche d’un sanctuaire, le plus souvent tenu par l’armée, qui permettrait de se mettre à l’abri du danger – quoiqu’il ne puisse, à l’évidence, exister nul endroit de ce type dans un monde frappé par le phénomène ici décrit. Et, de fait, ce sont bien des militaires qui arrivent à bord de ce train dont le mystère ne sera jamais levé, si ce n’est que ce contact mettra en évidence, autre poncif, le caractère inhumain de ceux qui devraient encore incarner un semblant d’ordre ou de sécurité. De même, dans la seconde partie, l’arrivée de personnages dangereux chez des survivants ayant parvenu à se refaire une vie paisible constitue un thème fortement récurrent dans les récits de genre depuis le célèbre roman de John Wyndham, « Le Jour des Triffides » (1951), et vient constituer un épisode logique, attendu, dans le déroulement du récit.

Atypique, la structure narrative n’est pas dépourvue d’intérêt. Le roman débute sur uns structure ternaire avec l’alternance de chapitres consacrés au policier Etienne, narrés au passé et à la première personne du singulier, au policier Thomas, narrés au présent et à la troisième personne, et de brefs intermèdes dévolus au phénomène. Par la suite, la narration tend à se resserrer autour de Thomas, dont on se demande quels sont les liens qu’il entretient avec Etienne : sont-ils les avatars d’un seul et même personnage, comme on croit un moment le deviner et comme le premier chapitre de la seconde partie le suggère, où sont-ils bel et bien deux individus distincts ? La schizophrénie de ce personnage Etienne/Thomas, qui est par moment double et par moments singulier, apparaît, telle une inconstante figure de Janus, comme le reflet d’une dualité nycthémérale elle aussi perdue.

Avec « Enfin la nuit », Camille Leboulanger propose donc un récit qui, à partir d’un postulat original, semble hésiter entre sortir des ornières du genre apocalyptique et suivre ses rails. Le compromis retenu intrigue, et si – en toute subjectivité – l’on peut regretter que l’auteur n’ait pas donné plus de force à son roman en développant l’approche purement littéraire, poétique, de ce jour éternel aux couleurs étranges qui tend à s’effacer au profit des péripéties, force est d’avouer que ce premier roman, qui témoigne à l’évidence d’un potentiel certain, fait preuve d’un degré d’aboutissement inattendu pour un auteur âgé d’une vingtaine d’années.

Enfin la nuit

Camille Leboulanger

Couverture : Leraf

Editions l’Atalante

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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