Le Fleuve des Dieux, Ian McDonald

Fleuve DieuxLe Fleuve des Dieux  – Ian McDonald – Folio SF

 Tous les hindous vous le diront, pour se débarrasser de ses péchés, il suffit de se laver dans les eaux du Gangâ, dans la cité de Vârânaci. Et, en cette année 2047, les péchés ce n’est pas ce qui manque: un corps aux ovaires prélevés glisse doucement sur les eaux du fleuve; des intelligences artificielles se rebellent et causent de tels dégâts qu’une unité de police a été spécialement créée pour les excommunier.

Gangâ, le fleuve des Dieux, dont les eaux n’ont jamais été aussi basses, se rue vers un gouffre conceptuel, technologique, évolutionnaire… ou peut-être tout cela à la fois.

   Je ne me risquerai pas à un résumé de l’intrigue ; trop d’éléments se télescopent, s’imbriquent, se juxtaposent pour parvenir à en tirer un canevas clair sans en trahir la richesse : imaginez seulement une crise écologique née de l’absence de mousson, une Inde éclatée en états souverains qui ne pensent qu’à en découdre, des individus qui choisissent de perdre leur identité sexuelle au prix d’opérations très complexes, un haut-fonctionnaire musulman dans un état hindou pris au piège de ses propres pulsions interdites, une chasse internationale aux IA de niveau élevé qui subsistent malgré l’interdiction mondiale, un policier obnubilé par cette chasse, incapable de percevoir le désespoir de son épouse provinciale, des manipulations génétiques sur fond de sacralisation, un objet extra-terrestre plus vieux que la Terre elle-même, un jeune hindou qui rêve de devenir un stand-up artist en Angleterre et qui se retrouve propulsé à la tête d’une société énergétique indienne, une jeune femme en quête d’identité aux étranges pouvoirs et un couple de voyous dont les agissements influent sur chacun des protagonistes.

   N’attendez pas ici de l’originalité structurelle ou narrative. McDonald est parvenu, grâce à un usage intelligent de la narration à l’américaine, à rendre son récit fluide, passionnant, immersif. Mais l’œuvre n’est pas pour autant accessible à tout le monde. En premier lieu, il faut entrer dans cette narration éclatée, cette construction pointilliste qui nécessite une lecture assidue pour conserver le fil de l’ensemble. Ici, il est impossible de lire un petit quart d’heure par ci par là: l’œuvre est trop exigeante. Ensuite, il faut accepter le parti pris de l’auteur de nous faire voyager dans une nébuleuse dont la finalité n’est pas immédiatement claire. Certes, rapidement, la problématique des IA est affichée, mais elle ne révèle sa véritable ampleur que tardivement.

   Enfin, il faut aimer se perdre dans un jargon auquel nous ne sommes pas habitués. Je ne parle pas ici de la technicité de la hard SF… mais de culture indienne ! Car Ian McDonald joue à fond l’immersion narrative et la complexité de la société indienne suinte à toutes les lignes: rapports humains, structure sociale, religion, tout y passe et l’auteur ne nous épargne aucun terme. Déconcertant parfois, même si je suis persuadé que l’immersion doit être moins délicate pour les Anglais, culturellement plus imprégnés par le monde indien que nous autres.

La force de Ian McDonald est d’avoir écrit une histoire admirable, profondément humaine, qui possède les valeurs de la littérature traditionnelle à peine dissimulées sous les oripeaux de la science-fiction. Ne nous y trompons pas, toutefois : il s’agit d’un vrai roman d’anticipation centré sur les IA, mais dont les qualités littéraires intrinsèques dépassent largement ce cadre. Indispensable.

Le Fleuve des Dieux (River of Gods)

Ian McDonald (traduction de Gilles Goullet)

Folio SF

9,50 €

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