Rosée de Feu – Xavier Mauméjean

ob_2d840c86c751b6f9b4f3e62ca5b11580_rose-de-feuUne sortie en poche attendue pour Rosée de Feu que nous propose enfin Folio SF.

Japon, 1944. Face à l’avancée des forces américaines dans le Pacifique, le gouvernement nippon opte pour la pire des initiatives : les commandos-suicides. L’endoctrinement du peuple est tel que cette décision, bien que parfois contredite en haut lieu, ne sera guère remise en question : l’honneur dans la mort reste préférable à la défaite. Tandis que les privations et les bombardements quotidiens harcèlent la population, les appelés sont formés à mourir en opération. Pour contrer cette rosée de feu, quelques élus se retrouvent dans le corps d’élite des pilotes de dragons, arme ultime héritée du fond des âges. A travers les regards tour à tour naïf du jeune Hideo, courageux de son ainé Tatsuo et jusqu’au boutiste du capitaine Obayashi, le destin du Japon se conte, froid et déterminé, voué corps et âme à défendre honneur et patrie.

Connaissant Xavier Mauméjean et la qualité de son écriture, il est intéressant d’éprouver de la surprise à la lecture de Rosée de Feu.

Audacieux est le premier terme que suggère la quatrième de couverture, mêler des dragons à des faits historiques, même pour une uchronie, il y a de quoi s’interroger, peut-être douter. Il faut se lancer dans l’exploration de ce roman pour en comprendre toute la valeur. A l’évidence, Xavier Mauméjean s’est d’abord énormément documenté sur le Japon, son histoire au cours du 20e siècle, sa culture, j’ose dire sa mentalité propre. Que l’on en ait déjà des notions ou que l’on soit ignorant de ce que représente l’identité nippone, peu importe car l’auteur nous mâche le travail. A travers des anecdotes et des faits historiques relatés tels des rapports ou des articles de presse qui standardisent la portée des évènements, il nous offre un Japon d’alors authentique et réel. Ce contexte dépeint ça et là au fil des chapitres, associé aux points de vue très différents des trois protagonistes liés par l’amour de leur patrie, met en exergue le véritable personnage principal de Rosée de Feu : le Japon.

Ce détournement des codes classiques se poursuit avec une forme qui sert étonnement le fond. L’écriture adoptée ici par Xavier Mauméjean rappelle le style très particulier de la littérature japonaise et pousse l’assimilation jusqu’à une découpe en courts chapitres nommés terre, feu, eau, métal, bois, chapitrage qui se répète et fait référence aux éléments fondamentaux d’une Chine martyrisée par l’envahisseur.

Paradoxalement, il est ainsi difficile de s’attacher aux personnages qui sont les fils conducteurs du récit. On peut être certes touché par la voie qu’ils n’ont pas vraiment choisie, saisi par le cheminement de leurs pensées, de leurs actes, de leur absence d’égoïsme ou d’auto-préservation mais leur parcours de vie (ou de mort) se fond dans l’immense tragédie du Japon, en écho avec le destin de toute une population. Dans la même perspective, la présence fantastique de dragons comme arme de destruction d’avions et de bateaux ennemis n’est absolument pas traitée avec magie. Xavier Mauméjean réussit l’exploit de présenter l’alliance hommes-dragons non comme un mythe glorieux mais comme quelque chose d’évident, naturel et commun, semblable à ce que ferait n’importe quel pilote. On peut rapprocher une telle équipe pilote-dragon avec ce que furent les soldats maîtres chiens dans certains bataillons alliés sur le front occidental de la Seconde Guerre mondiale.

« Votre tension est basse, je vais vous faire une piqûre de glucose. »
Tatsuo relève sa manche, c’est vrai qu’il n’en peut plus. L’escorte des volontaires vole fréquemment à des hauteurs comprises entre sept et dix mille mètres, par une température pouvant avoisiner les – 60°. Son organisme est malmené par la faible pression atmosphérique. Sans parler de la raréfaction en oxygène que compense à peine le masque. Les consignes de vol préconisent une mission par mois à ces hauteurs, et il en fait pratiquement une tous les jours. Même Taro, son dragon, semble rechigner à prendre l’air. En-a-t-il assez d’affronter des machines volantes, ou est-il sensible au sacrifice de ses congénères ? Tatsuo l’ignore, impossible de lire quoi que ce soit dans ses yeux d’or. Mais le fait est là, Taro souffle bruyamment avant de s’engager sur la piste.
Etrange époque qui voit un Ryû se détourner des cieux.

Que l’on soit ou non convaincu par les choix de Xavier Mauméjean, il n’en demeure pas moins que sa Rosée de Feu réussit le pari d’être à la fois un bon roman de SF, une leçon d’écriture et une immersion historique comme on en rencontre peu.

Rosée de Feu – Xavier Mauméjeau

Gallimard – Folio SF

Paru le 26 septembre 2013

7,70

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