Mikros ArchivesNostalgie

Mikros : voilà un nom qui devrait rappeler de tendres souvenirs à bien d’entre nous, vieux lecteurs des parutions LUG des années 1980… À l’époque, suivant une tradition en vogue depuis déjà vingt ans, l’éditeur lançait ses propres super-héros tout en traduisant les comics de la franchise Marvel en parallèle. C’est très précisément en 1980 que paraît le numéro de Mustang où sont lancés trois de ces super-héros à la française (surnommés « sup’héros » pour les différencier de leurs homologues américains) : Ozark (un shaman indien), Photonik (le héros de lumière) et Mikros donc !

Celui-ci, créé par Jean-Yves Mitton (rebaptisé John Milton dans les crédits, afin de faire croire au lecteur qu’il a bien sous les yeux un comics venu tout droit des États-Unis) sous la supervision éditoriale du regretté Malcom Naughton, est une création originale qui sait emprunter le meilleur de certaines grandes figures super-héroïques tout en y apportant un vent de fraîcheur bienvenu – et toute la sensibilité européenne de son auteur.

Le titan microcosmique

La série nous narre les aventures de trois scientifiques également champions olympiques, qui se retrouvent bardés de super-pouvoirs après qu’une race extra-terrestre aux caractéristiques insectoïdes – les Svizz – les ait capturés pour en faire des sujets d’étude. Parvenant à s’échapper, nos trois sup’héros se servent de ces nouvelles capacités pour neutraliser cette menace et en affronter bien d’autres – devenant Mikros, Saltarella et Crabby, les titans microcosmiques !

Malheureusement pour eux, leur puissance et leur apparence les rendent inquiétants pour la race humaine et ils se retrouvent bien vite recherchés par les autorités et considérés comme des terroristes mutants.

C’est le début d’une longue série (soixante-dix numéros) pleine d’aventures et d’humour, mais aussi de tragédie, qui paraîtra de 1980 à 1986 – tout d’abord dans Mustang puis dans Titans, toujours chez LUG.

Petit mais costaud

Mikros est ainsi une série majeure du courant dit french comic : de par sa longévité mais aussi sa grande qualité, tant graphique que scénaristique. Il n’est donc guère étonnant qu’elle soit enfin rééditée dans un prestigieux format grâce à Delcourt. Sont d’ores et déjà prévus quatre albums nommés Mikros Archives qui vont permettre de republier tous les épisodes réalisés par Jean-Yves Mitton – le tout sur papier de qualité et sous couverture cartonnée. Un écrin bien mérité pour une bande-dessinée qui fait assurément partie du patrimoine de la culture populaire française.

Car même à nos yeux de lecteurs des années 2010, il faut bien avouer que Mikros conserve toutes ses qualités ! Le mérite en revient indéniablement au talent de Jean-Yves Mitton. Du point de vue du scénario, si le petit groupe de héros renvoie bien entendu aux Fantastic Four (le héros épris de science incapable de voir tout l’amour que lui porte sa belle, la grosse brute au grand cœur…), l’aventure avec un grand A prend vite le pas sur cette référence pour la transcender. L’auteur dote ses personnages de pouvoirs variés et originaux, qui lui permettent de déployer des trésors d’inventivité (graphiques et narratifs, d’ailleurs). Ici, on ne s’attarde pas sur les états d’âme des protagonistes : le rythme est trépidant et l’action omniprésente ! Quant aux dialogues, ils sont des plus savoureux, conférant à chaque héros son parler spécifique (celui de Crabby est un régal – on pense parfois à du Audiard) et injectant une dose bienvenue d’humour. Les péripéties s’enchainent et n’ont rien à envier à celles que vivent les super-héros américains : Jean-Yves Mitton structure d’ailleurs son histoire en plusieurs story-arcs (ce premier album en regroupe ainsi trois), se permettant de développer des sagas plus ou moins longues à la façon des scénaristes d’outre-Atlantique.

Graphiquement, c’est un vrai festival. Jean-Yves Mitton possède un sens aigu du design : même trente ans après, le look de nos « sup’héros » n’a pas vieilli d’un poil. Sobre et élégant, il permet de leur donner un statut d’icones instantanées. Le trait est à la fois dynamique et racé, les trouvailles graphiques se succèdent tout au long de cet album et on savoure cette débauche de qualité en s’esbaudissant de la modernité du tout. Et ce malgré le choix de l’éditeur de publier cette série en noir & blanc, elle qui fut pourtant éditée en couleur à l’origine… Cette décision peut être regrettable mais elle permet aussi d’admirer le coup de crayon de Jean-Yves Mitton dans ce qu’il a de plus pur.

Infrasons & ultrasons !

Série culte pour beaucoup, Mikros peut désormais être (re)découverte dans des conditions quasi optimales. Si la série peut sembler avoir pris un petit coup de vieux ou se révéler parfois kitsch aux yeux du fan de comics actuels, elle possède pourtant des qualités rares qui –aujourd’hui encore – font d’elle un petit chef d’œuvre à apprécier à sa juste valeur.

D’un intérêt historique évident, Mikros est une bande-dessinée à conseiller, à lire et à relire – d’autant que cette édition par Delcourt lui rend les honneurs qu’elle mérite. Vivement les prochains tomes !

Mikros Archives tome 1 – Les Titans microcosmiques
Jean-Yves Mitton

Une bande-dessinée éditée par Delcourt
22 € 95

Trois questions à Thierry Mornet,
responsable éditorial des Mikros Archives

eMaginarock (M) : L’Archer blanc, Photonik… Cette fin d’année 2013 voit le retour de nombreux vieux « sup’héros » ! Qu’est ce qui vous a donné envie de rééditer Mikros ?

Thierry Mornet (TM) : Et c’est une très bonne chose de voir ces séries patrimoniales – notamment celles créées par Jean-Yves Mitton – présentées dans un format de qualité.

En réalité, je crois bien que je traîne cette idée de rééditer Mikros depuis plus d’une dizaine d’années, lorsque je m’occupais du catalogue Semic. J’aime ces personnages comme Mikros, Photonik et autres Ozark, créés dans les années 1980 par Jean-Yves Mitton, Ciro Tota et consorts. C’est ce qui m’avait motivé à tenter la réédition de Photonik en kiosques et avait aussi en partie présidé à la renaissance de l’univers Hexagon, opérée en compagnie de Jean-Marc Lofficier. De même, j’avais débuté la réédition des Phantom et des Blek de Jean-Yves dans les pages des pockets.

Pour répondre plus spécifiquement à la question sur Mikros : à cette époque, Jean-Yves collaborait plus directement avec le label Organic Comics. Il n’était donc pas possible de le faire. Plus récemment, chez Delcourt, la création du label Comics Fabric a permis de voir des créations se développer au format comics. Y intégrer la réédition de Mikros, mais aussi un inédit (Mikros & Photonik : l’Ombre et la Lumière), nous a semblé une bonne idée.

Je dois avouer que j’aurais bien aimé y ajouter la réédition de Photonik également, mais Ciro s’était engagé avec un autre éditeur pour le faire – qui vient de sortir un ouvrage de très belle facture. De quoi combler tous les fans !

M : Quel travail éditorial avez-vous effectué sur cet ouvrage ?

TM : Lorsque la décision a été prise de rééditer Mikros au format Archives chez Delcourt, la question s’est posée de savoir si nous allions le faire en noir & blanc ou en couleur. Très rapidement, nous nous sommes orientés vers le noir & blanc pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, le travail d’encrage au pinceau de Jean-Yves est absolument remarquable.

Par ailleurs, nous avons pu bénéficier de l’intégrale des originaux conservés par Jean-Yves. Les techniques de numérisation actuelles permettent de récupérer des fichiers de très bonne qualité.

Enfin, il nous aurait fallu entreprendre un travail de recolorisation long, fastidieux et coûteux, qui aurait rendu l’entreprise plus délicate. L’expérience passée de la réédition de quelques épisodes de Photonik, qui avaient été entièrement recolorisés, n’avait pas été suffisamment satisfaisante, commercialement parlant, pour s’engager dans cette voie.

Une fois les originaux de Jean-Yves scannés, il y a eu bien entendu un travail de nettoyage et de recalage du texte dans certaines bulles, mais le résultat est vraiment à la hauteur de nos plus hautes espérances.

Jean-Yves recrée même des illustrations de couverture pour ces éditions !

M : Delcourt a-t-il l’intention de continuer dans le créneau des « sup’héros » ?

TM : L’intégrale de Mikros de Jean-Yves sera proposée en quatre volumes. Nous travaillons à l’heure actuelle sur le deuxième tome qui sortira en juin. Il y aura possiblement un cinquième tome, moins copieux, constitué des épisodes de Mikros réalisés par d’autres dessinateurs –notamment André Amouriq. Un cross-over inédit avec Photonik – l’Ombre et la Lumière – vient également de sortir.

Un fois l’ensemble des épisodes de Mikros publiés, nous avons d’ores et déjà l’accord de Jean-Yves pour publier la série Epsilon.

Propos recueillis par Romain d’Huissier