Dans la nuit du 23 au 24 juin 2019, tandis que s’éteignaient les dernières notes du concert de Tool à Clisson, nombreux étaient les festivaliers à avoir déjà le regard tourné vers l’édition suivante, celle des quinze ans du Hellfest. Aucune annonce n’avait été faite quant à la programmation, mais on savait déjà tous que ce serait un événement particulier. Une pandémie, deux reports et trois ans d’attente plus tard, l’occasion se présentait enfin de vérifier si ce quinzième anniversaire tiendrait ses promesses.

Dans un sens, oui et non. Circonstances exceptionnelles oblige, les « promesses » de la première affiche de l’automne 2020 ne pouvaient être les mêmes qu’à quelques semaines de ce week-end de canicule annoncée. Exit System Of A Down, Faith No More, Babymetal et bien d’autres, remplacés (avantageusement ou non) mois après mois, jusqu’à une nouvelle affiche quasi-définitive mais non moins attractive. À cela s’ajoutait la nouvelle d’un second week-end de quatre jours, dont l’apogée ne serait nul autre que Metallica, provoquant une ruée sur les billets. Tout cela promettait donc une affluence record, bien loin des inquiétudes liées au protocole sanitaire.

Et affluence il y eut, sans surprise, lorsque les grilles du Hellcity Square s’ouvrirent enfin devant la horde impatiente, en ce début d’après-midi du 16 juin, sous un soleil déjà bien énervé. En quelques heures, le parking géant du Hellfest (plus grand parking de France devant Disneyland Paris, selon les chiffres) ainsi que le camping virent arriver des dizaines de milliers de festivaliers, certains habitués, d’autres venus pour la première fois. Déjà, la longue file d’attente pour récupérer les pass se déroulait dans la chaleur. A peine passés les portiques, on retrouvait l’atmosphère si particulière de ce festival et cette identité propre qui a fait sa renommée.

Histoire de faire patienter tout ce petit monde, c’est au Metal Corner, chapiteau modeste dressé près du camping au milieu de l’esplanade restauration, que les premiers concerts eurent lieu. Le toujours sympathique Hubert, de la chaîne Metalliquoi, proposait ainsi quelques reprises de ses groupes favoris, tandis que plus tard dans la soirée, les métalleux pouvaient s’amuser au son de Kawaii Bukkake (entendre une foule scander « bukkake », c’est pas banal), Nanowar Of Steel et Frog Leap, de quoi mettre l’ambiance en attendant le lendemain.

Si aucune thématique notable n’apparaissait lors d’une journée précise, la programmation globale de cette première édition reportée mettait bien en avant la scène metal des années 90. Choix logique quand on y pense : les « vieux » groupes des années 80 commencent à disparaître, et le public du Hellfest vieillit lui aussi. Une part non négligeable des festivaliers a grandi avec le nu metal plus qu’avec Iron Maiden ou Slayer. Toutefois, l’éclectisme a toujours été le mot d’ordre de la programmation du Hellfest, et chacun pouvait à loisir trouver un groupe ou une scène à son goût.

 

En ce vendredi 17 juin, c’est donc parti pour deux week-end de Hellfest !

Après avoir passé le portail de la mythique cathédrale, le public des Main Stages a ainsi pu retrouver la nostalgie de ses jeunes années devant The Offspring et Deftones, plébiscités malgré des concerts pas forcément très animés sur scène. Question énergie, il valait mieux chercher du côté du toujours incroyable Frank Carter, ou la fougue de Leprous, qui d’année en année se bâtit une solide réputation. Quant aux amateurs de musique festive, ils ont sans doute profité des celtes Ferocious dog et Dropkick Murphys, dont les accents rock traditionnels ne manquent pas d’inciter à la danse.

Côté métal extrême, les festivaliers ont pu se tourner vers Seth, de retour pour défendre leur excellent nouvel album La Morsure Du Christ, le black cérémonial de Mephorash, la messe lovecraftienne de The Great Old Ones, ou encore les hymnes massifs des Grecs de Rotting Christ, accueillis à la Temple par une foule vouée à leur cause. L’Altar n’était pas en reste en proposant parmi les groupes du jour les pionniers du melodeath suédois At The Gates, ou Death To All qui rend hommage au regretté Chuck Schuldiner. Cette journée s’achevait avec le metal’n’roll de Volbeat sur la Main Stage 2, pendant que la Warzone groovait sous l’impulsion de Suicidal Tendencies, et que les trve blackeux de Mayhem nous rappelaient que le metal dans les années 90, ce n’était pas que Pantera et Korn.

 

 

Il est de coutume de voir le vendredi comme la journée d’échauffement du Hellfest, avant la grosse journée du samedi et l’apothéose du dimanche. Cette année, on pourrait plutôt parler de réchauffement. C’est donc sous un samedi 18 juin caniculaire que s’est poursuivie cette édition 2022. De mémoire de festivalier, rarement la chaleur atteignit un tel niveau pendant le Hellfest, avec des températures à l’ombre frôlant les 40 degrés. Une météo complètement en phase avec les décors magistraux du festival, qui nous régalent depuis quelques années déjà. Façades de métal rouillé, containers empilés, structures aux allures torturées… Ce cadre post-apocalyptique était parfait pour accueillir la chaleur écrasante et la poussière que soulevaient les talons par dizaines de milliers. Cette canicule record fut heureusement assez bien anticipée par l’organisation, qui déploya toute la journée des jets d’eau pour le public des Main Stages, secondés par la présence des pompiers et les très appréciés portiques à eau du côté de la grande roue. Prudents, les festivaliers ont bu plus d’eau que de bière, un exploit dans ce genre de rassemblement. Malheureusement, les quelques arbres et le bois du Muscadet n’ont pas suffi à protéger tous les festivaliers qui, au plus chaud de l’après-midi, ont dû se serrer debout sous les feuillages pour essayer de grappiller quelques centimètres d’ombre… Ce point serait à revoir pour une prochaine édition. Les secours ont dû faire face à de très nombreux cas de malaise et d’insolation ; plusieurs centaines d’interventions, selon la presse locale.

Les trois scènes couvertes ont tiréleur épingle du jeu, des centaines de festivaliers en quête d’ombre y trouvant refuge, quand bien même ceux-ci étaient peu enclins à en apprécier la programmation habituelle. Si les groupes de matinée n’eurent pas droit à cette affluence surprise, comme Brutal Sphincter qui motiva ses troupes en lançant un circle pit autour de la régie, il n’a pas fallu longtemps pour voir des chapiteaux remplis après l’heure du déjeuner. Me And That Man et Loudblast, notamment, ont pu se vanter de rassembler des foules assez énormes en début d’après-midi.

Privées d’ombre, les trois autres scènes ne furent pas pour autant désertées, bien au contraire. La chaleur étouffante n’a pas dissuadé les fans de Skillet d’apprécier le concert des Américains sous un soleil de plomb. Les bien nommés Heaven Shall Burn menés par un Marcus Bischoff affamé ont prouvé encore une fois leur capacité à retourner un mosh pit. Et que dire des ultra populaires Alestorm, accueillis par une masse immense et compacte lors de ce qu’on peut aisément qualifier de « joyeux bordel » ?

La fête ne s’arrêta pas pour autant avec le soleil déclinant. Steel Panther a entamé la soirée avec son glam metal énergique et sexy, et son lot de jeunes femmes topless. Et au soir de ce samedi infernal, l’ambiance était au rendez-vous sous les chapiteaux. Pour se décharger un peu de la chaleur (… ou pas), les plus motivés ont pu se lever du poing sur les hymnes païens des festifs Vikings d’Ensiferum, suivis de près par les bardes français de Skáld. Sous l’Altar, le métal martial de Sepultura remettait un peu d’huile sur le feu.

La nuit bien installée, les Japonais d’Envy eurent droit à une Valley enthousiaste lors d’un show remarqué, tandis que la Main Stage recevait Papa Emeritus et ses goules pour une prestation spéciale de Ghost. Le groupe suédois doit beaucoup au Hellfest depuis sa première apparition à Clisson, et au vu de l’affluence, ce n’est pas demain la veille que son succès faiblira. Le concert fut hélas amputé du dernier morceau Square Hammer, Tobias Forge annonçant à la fin du titre Dance Macabre que sa voix était tellement cassée qu’il était incapable de conclure le set.

Canicule oblige, le feu d’artifice prévu en ce samedi fut annulé, à cause des risques d’incendie. La soirée se termina donc, pour les plus courageux, devant Airbourne et Anti-Flag ; du côté de la Temple, ambiance plus fraîche où Vreid rendit hommage à Windir avec un set spécial.

 

Deux jours consécutifs de chaleur intense laissèrent une bonne partie des festivaliers paradoxalement rincés lorsque débuta le dernier jour de ce premier week-end. Fort heureusement, le dimanche 19 juin s’est révélé météorologiquement beaucoup plus supportable que les jours précédents.

 

Du côté des groupes, les prestations de qualité furent au rendez-vous, en dépit d’une qualité sonore pas toujours à la hauteur. Après plusieurs années de concerts en streaming et de public assis, le plaisir des musiciens de retrouver une audience réelle se lisait sur les visages.

Cette journée laisse la part belle aux groupes de black metal français atmosphériques et torturés. Sous les tentes, on pouvait notamment retrouver les excellents Deliverance, Pénitence onirique et Regarde les hommes tomber.

Un peu plus loin sur les Mainstages, la scène met les femmes à l’honneur avec des groupes énergiques et entraînants : le street métal de Konstrust en est un parfait exemple. Pour leur première apparition au Hellfest, les Italiens de Lacuna Coil ont offert à leurs fans français le maximum que leurs quarante minutes de set leur permettaient. Mais le groupe à ne pas manquer, c’était sans nul doute Jinjer, dont les membres donnent leur dernière tournée avant de repartir se battre pour l’Ukraine. Le drapeau bleu et jaune fut ainsi très présent durant les deux éditions, tant du côté des groupes que des festivaliers, et c’est avec Call Me A Symbol que Tatiana Schmayluk et ses comparses débutèrent leur tout premier concert clissonnais. La chanteuse ne n’a pas manqué d’évoquer la guerre en Ukraine à plusieurs reprises et de remercier les nombreux soutiens reçus, sous des applaudissements nourris. Autre succès sur la Main Stage : Maximum The Hormone, bien connu des fans de culture japonaise, a reçu l’éloge du public après un concert bourré de vitamines et de bonne humeur.

La fin de journée remit une couche de gras sur la sueur des trois jours, avec Down en Main Stage, le métal folk dansant de Borkngar sous la Temple et Dying Fetus à l’Altar. Un peu plus tard, Korn, en leader de la scène nu metal, a joué plus d’une heure lors d’un concert particulièrement réussi faisant la part belle aux hymnes du groupe de Bakersfield. Et c’est là qu’arriva l’un des plus gros clashs de cette édition : Judas Priest d’abord, qui fêtait 50 ans de heavy metal avec le retour d’un Richie Faulkner heureux d’être sur scène après ses soucis médicaux. Devin Townsend ensuite, toujours impayable, avec un concert « à la demande » dont les morceaux avaient été choisis par les fans lors d’un vote incluant toute la discographie du génie canadien, ce qui valut aux métalleux présents la chance d’entendre deux morceaux de Strapping Young Lad.

 

Pour un peu plus de douceur, on pouvait se poser sous la Valley avec Vile creature, un duo alliant des voix aux guitares et percussions, en attendant Perturbator, l’une de nos deux fiertés nationales dans le genre darksynth, qui fit danser la Valley dans une ambiance rétro-cyberpunk accompagnée d’un superbe lightshow. Et pendant que certains retrouvaient un peu de calme et de poésie avec Alcest sous un Templs bien rempli, Gojira s’est imposé comme la tête d’affiche de la soirée. Le tout se termina dans les flammes, quand Watain célébra les forces obscures et son septième album lors d’une cérémonie black metal solennelle et rageuse, durant laquelle le chanteur Erik Danielsson jeta une torche enflammée dans le public.

 

Mais c’est surtout à l’extérieur que le spectacle fut le plus beau, car le feu d’artifice annulé la veille fut finalement tiré, au plus grand plaisir de la foule rassemblée sur le site. Une bien belle manière de terminer ce week-end éreintant et de célébrer, enfin, les quinze ans du Hellfest.

Avec une décennie et demie d’expérience, l’équipe de Ben Barbaud a su étendre son projet jusqu’à devenir un mastodonte de la culture française. L’énorme succès de ce premier week-end pour un retour aux affaires est la preuve que le metal n’a guère besoin d’un soutien radiophonique pour exister en France. C’est cette confiance et cette passion des festivaliers, des bénévoles et de l’organisation qui lui assurent aujourd’hui sa pérennité, et le lancement d’une seconde édition exceptionnelle le week-end suivant, dont on vous parlera bientôt.

 

NokomisM

NokomisM

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.