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Les Exploits du Colonel Clay – Grant Allen

C’est entre juin 1896 et mai 1897 que The Strand Magazine – un mensuel britannique qui livra de 1891 à 1950 sept cent onze numéros proposant reportages et fictions, dont une fameuse aventure de Sherlock Holmes, Le Chien des Baskerville – développe en douze épisodes les aventures de l’homme-caoutchouc, alias le Colonel Clay, alias le Voyant Mexicain et bien d’autres avatars encore, en mettant en scène non seulement cet escroc de génie, mais aussi sa sérial-victime, le millionnaire Sir Charles Vandrift, sur laquelle il s’acharne avec une constance exemplaire.

 

C’est par le biais du beau-frère de l’escroqué, Seymour Wilbraham Wenworth, que sont narrés les déboires du millionnaire sud-africain et de son entourage. La méthode de l’escroc ne varie guère : quelle que soit son identité, il s’arrange soit pour susciter la curiosité de Charles Vandrift et être invité par le millionnaire lui-même, soit pour lui être présenté par une personne de confiance. Le résultat de la manœuvre est immuable : le millionnaire se trouve bientôt dépouillé de sommes dont la perte le plonge dans un savoureux mélange de rage et d’affliction.

 

Plus soigneux sont les plans ourdis par un millionnaire obsédé par l’idée de prendre sa revanche, plus audacieux se fait le Colonel Clay. Plus insaisissable également, et surtout plus moqueur. C’est ainsi qu’il parvient à isoler Vandrift sur un îlot et à se moquer de lui depuis son navire : « Vous videz le monde de son sang et de son argent » lui explique un malfrat qui se voit lui-même comme un Robin des Bois et ne manque pas de l’informer du fait que la partie est loin d’être finie : « Tant que je trouverai ma provende sur votre carcasse, il n’est pas question que je me détourne d’elle, au risque de devoir me rabattre sur des capitalistes nettement plus mesquins, auxquels il est difficile d’extorquer quelques centaines de livres. » Et de conclure froidement : « Vous êtes mon hôte, je suis votre parasite. »

 

Dès lors, il n’est plus une affaire du millionnaire dans laquelle ne vienne s’immiscer l’arnaqueur. Vandrift en devient à moitié fou et suspecte désormais toute personne cherchant à l’approcher. Mais ces précautions ne sont pas suffisantes : l’escroc, se jouant de sa méfiance, ne l’en arnaque que de plus belle, se permettant même de lui envoyer après chaque nouveau succès un petit mot explicatif agrémenté de conclusions qui en disent long quant à l’avenir : « …le savoir que j’ai acquis sur vous et votre maisonnée me sera fort utile pour mes futurs projets. Oui, la douve n’est pas près d’abandonner son mouton préféré. Ou, pour user d’une autre métaphore, je n’ai pas encore fini de vous tondre. »

 

On pourra donc s’étonner, au terme d’une douzaine d’épisodes humoristiques, d’une fin moralisante qui vient subitement casser  l’humour du récit et laisse in fine un arrière-goût un peu amer, comme si quelque pudeur victorienne était subitement venue ternir la fête. On ignore s’il faut voir dans ce dernier chapitre une ironie au second degré ou le carcan du  « bien-pensant » de l’époque, alors que le millionnaire Vanderbilt n’est pas, loin s’en faut, le moins crapuleux de l’histoire – mais, concluent les juges, s’il est quelqu’un de parfaitement amoral, au moins l’est-il en toute légalité. On voit que malgré plus d’un siècle de décalage pas grand-chose n’a changé, et que les débats qui pouvaient agiter les sociétés à la fin du dix-neuvième siècle n’étaient pas fondamentalement différents de ceux qui ont cours aujourd’hui.

 

Si les escrocs légaux de la haute finance se sont perpétués, les créateurs de romans d’investigation ont fait de même. Plusieurs générations d’auteurs de récits policiers se sont succédées depuis la publication des aventures du Colonel Clay : le lecteur contemporain, à présent avisé des mille et un masques que peuvent prendre les filous en tous genres, ne se laissera sans doute pas surprendre à tout coup, et ceci d’autant plus que le « récit d’arnaque » est devenu pratiquement un filon à part entière, aussi bien dans le domaine littéraire que cinématographique. Il n’empêche : l’écriture classique et très « british » de ces récits, l’étonnante galerie de crapules mises en scène et l’ingéniosité déployée par le Colonel Clay font sourire à plus d’une reprise.

 

La structure en partie répétitive de ces douze épisodes constitue à l’évidence le principal ressort d’un comique vaudevillesque pleinement revendiqué. Si l’on souhaite prendre plaisir à la variété des manières dont l’auteur revisite à chaque fois la situation charnière de ces récits, il importera donc de considérer ces histoires non pas comme un roman à dévorer d’une traite, mais comme ce qu’elles étaient à l’époque : un roman-feuilleton à parution étalée, une série de séquences dont on prenait plaisir à retrouver les personnages. Aussi le lecteur désireux d’apprécier pleinement les exploits du Colonel Clay prendra-t-il soin de les déguster par petits morceaux –  un chapitre à la fois – pour en goûter pleinement la saveur.

 

 

 

Grant Allen : Les exploits du Colonel Clay

Introduction et traduction de Jean-Daniel Brèque

Illustration de couverture de Denis Rodier

Collection Baskerville

Editions Rivière Blanche

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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