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Blackout – Andreas Eschbach

Jeremiah Jones, empêcheur de tourner en rond, grand pourfendeur des technologies de l’information et de leurs dérives, est accusé d’un attentat et recherché par le FBI. Sa fille Serenity est alors contactée par Christopher, jeune hacker de légende lui-même en fuite,  qui a découvert que Jones est innocent et cherche à le rejoindre. En compagnie de Kyle, frère aîné de Serenity, les deux jeunes gens partent à la recherche de Jeremiah Jones. Ils découvriront une étrange confrérie de rebelles, dernier rempart contre une technologie nouvelle qui, invisible et insidieuse, peu à peu, contamine et corrompt l’humanité.

En choisissant le double thème de la transformation et de la contamination, Andreas Eschbach s’inscrit dans un domaine classique des littératures de l’imaginaire : sur ce double thème le vampire, le zombie, les extra-terrestres prenant, un par un, le contrôle des humains, ont largement fait leurs preuves. Un double thème qui n’est pas tout à fait nouveau sur son versant scientifique puisque le refus d’une humanité technologiquement « augmentée », avec ses effets positifs et parfois négatifs, a déjà été maintes fois abordé dans le domaine de la science-fiction – citons à titre d’exemple, pour la nanotechnologie invasive, « Le Vaisseau de voyageurs » de Robert Charles Wilson. Andreas Eschbach joue donc sur du velours : la recette fonctionne presque immanquablement. Et en développant ce thème de manière originale, en mettant en scène une organisation invisible nommée « Cohérence » constituée d’êtres humains transformés, mais impossibles à identifier comme tels, en faisant indirectement la critique de l’appétence de nos sociétés pour les gadgets inutiles et des dérives apportées à leurs usages, l’auteur met en place tous les ingrédients pour réussir.

Le résultat, fort malheureusement, est loin de correspondre à ce que l’on pouvait attendre. Le récit est  desservi par un tel nombre d’incohérences que nous ne saurions en citer que quelques-unes. La manipulation attribuant un attentat à Jones est si grossière qu’elle serait démontée par n’importe quel journaliste en moins d’une journée. Alors que Jeremiah Jones fait partie des dix personnages les plus recherchés par le FBI, on peut s’étonner du fait qu’aucun membre de sa famille n’ait jamais été interrogé par le moindre enquêteur et que, depuis qu’ils ont appris que leur père était devenu hors-la-loi, son fils et sa fille n’ont pas eu simplement l’idée d’entrer en contact pour en discuter. Autre aberration, Jeremiah Jones, spécialiste des technologies de l’information et auteur d’un ouvrage sur le sujet, ignore, à une époque où n’importe quel enfant a entendu parler d’imagerie thermique, qu’une simple toile de camouflage ne suffit pas à dissimuler un campement aux systèmes de détection. Des scientifiques de haut niveau découvrent, stupéfaits (dans le classeur d’un de leurs collègues contenant des coupures de presse…) que leurs recherches pourraient leur valoir le prix Nobel, et que d’autres équipes travaillent sur le sujet  – jamais ils ne s’en seraient doutés ! Devant un tel festival d’invraisemblances, on ne peut plus parler de simple maladresse de la part de l’auteur. Quant au caractère crédible ou non des péripéties finales, nous laisserons le lecteur en juger.

Mais le déroulement de l’intrigue et la négligence avec laquelle sont traités les détails ne constituent pas les seuls défauts de « Black Out ».  Les dialogues et les psychologies des personnages apparaissent étonnamment faibles. Le roman, depuis sa scène d’introduction jusqu’à son dernier paragraphe, affiche sans cesse sa structure feuilletonesque – non pas au sens littéraire, mais hélas strictement télévisuel. Et, plus globalement, l’absence de soin apporté à l’écriture interroge – notons par exemple la pauvreté des descriptions des plongées du héros dans le cyberespace, alors que William Gibson et ses émules ont ouvert brillamment la voie dans ce domaine il y a plus de vingt-cinq ans.

On savait, depuis «  Des Milliards de tapis de cheveux » que l’auteur allemand pouvait être talentueux. On savait aussi depuis « Jésus Video » –  gros volume travaillé, fouillé, mais irrémédiablement gâché par des épisodes et des personnages caricaturaux à peine dignes des plus mauvais feuilletons –  qu’Andreas Eschbach était capable, et c’est peu dire, de saboter son propre travail. Avec « Blackout », l’auteur confirme cette tendance. Si son argument central est saisissant, la manière dont il l’exploite déçoit.

On ignore si Andreas Eschbach, avec « Black Out »,  a voulu à toute force faire basique, a cherché à écrire le scénario d’un feuilleton télévisé, ou a été mal conseillé par un éditeur  soucieux de viser le plus large public possible. Quoiqu’il en soit, malgré un thème propice à  de nombreux développements, le résultat est un thriller sans réelle tension qui ne commence à  prendre forme que dans son dernier tiers. Un roman simple, et même simpliste, qui en l’état aurait pu, sinon dû, être publié en collection jeunesse.

Restent quelques points positifs : la couverture élégante et sobre, reprise semble-t-il de l’édition originale allemande, des personnages sympathiques, un roman facile à lire et le fait que le lecteur, finalement accroché, ait envie de découvrir la suite. Sans doute ne faut-il pas considérer ces trois-cent-cinquante pages autrement que comme une introduction à la véritable intrigue. Espérons en tout cas que les volumes suivants de la trilogie viendront récompenser le lecteur de sa persévérance.

Black Out

Andreas Eschbach

Traduit de l’allemand par Pascale Hervieux

Couverture : Arena Verlag

Collection La Dentelle du Cygne

Editions L’Atalante

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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