Dans l’Angleterre victorienne, la mort n’est jamais loin. À Ensor House, vaste demeure perdue dans les landes, elle a pris les traits d’un visage : celui de Winifred Notty. Gouvernante au passé trouble, elle arrive chez les Pounds pour s’occuper de leurs deux enfants, Andrew et Drusilla. Sous ses airs de jeune femme pieuse et dévouée se cache une créature sans peur.Les longues journées moroses passées dans l’enceinte du domaine s’accompagnent d’une connaissance intime des perversions et des préoccupations pathétiques de la famille. Mais par-dessus tout, Winifred méprise les enfants Pounds, qui se croient tout permis. Elle se retrouve à lutter à chaque instant pour réprimer les pulsions violentes de son passé. Elle observe, manipule, attend.Mais plus pour longtemps, car Noël approche et elle a prévu des cadeaux très spéciaux pour les chères âmes d’Ensor House…
Dans la plus pure tradition du récit victorien qui sent bon le smog, on imagine la figure de la nounou comme une bonne âme collet-monté mais bienveillante, s’occupant des enfants avec amour et espièglerie, parfait contre-point à des parents trop stricts et ajoutant une touche de fantaisie et d’humour dans la maison.
Oubliez ça très vite.
Avec ce second roman, l’écrivaine hispanique Virginia Feito (Mrs March, chez le Cherche Midi) tord avec délice et une pointe de sadisme la figure type de la nanny britannique dans une histoire d’horreur où la subtilité de l’écrit le dispute à la répugnance de son déroulé – tout ce qu’on aime, quoi. Dans une intrigue en huis clos, l’autrice décrit les occupations d’une véritable psychopathe cachée sous la robe amidonnée de la vertu, sans bien sûr faire à aucun moment son apologie, celle-ci contant dès les débuts de l’histoire que la sienne s’achève de toute façon sur l’échaffaud.
Ce sont donc les derniers mois d’existence de l’anti-héroïne que l’on suit avec délectation le long de 220 pages dressant le portrait d’une femme à l’esprit mal tourné, cachant derrière sa façade de respectabilité les intentions les plus viles quant à la famille dont elle a la charge, enfants compris – l’autrice ne s’interdisant aucun détail lorsqu’il s’agit de décrire les sombres envies et déviances de son personnage. La force de la progression du récit tenant avant tout dans l’anticipation des faits promis par les quelques scènes grotesques qui y sont décrites à intervalles réguliers : quand les choses vont-elles dégénérer, mais surtout comment et dans quels excès ?
Virginia Feito ne glamourise pourtant jamais Winifred Notty, sorte d’amalgame malsain et réjouissant entre la nounou du Tour d’écrou d’Henry James, la serial killer Lizzie Borden et le Patrick Bateman d’American Psycho – clin d’œil oblige dans le titre au célèbre roman de Brett Easton Ellis, naturellement, auquel la narratrice renvoie forcément.
Si on lui prête des origines modestes et dures qu’il pourrait être tentant de brandir pour justifier sa perversion, la nourrice se veut au final plus un pur produit d’un ère où rien n’est épargné à personne et tout un chacun est pourri. On en veut pour preuve l’odieuse famille qui lui sert d’employeur, rongée par ses privilèges et éloquente d’hypocrisie. Une anti-dichotomie qui dort sous la surface et dit en substance que tout ce petit monde exerce sa violence comme bon lui semble, quelle que soit son origine sociale ou son passif. On est donc bien loin du romantisme souvent alloué au genre, ici tordu sans trop d’effet de style, mais avec une sincérité dévorante – une sincérité qui n’aura pas manqué de marquer les créateurs du 7ème Art, étant donné que le film a été porté au cinéma dès 2026 par Zachary Wigon.
Un beau terreau d’ironie et d’humour noir jalonné de séquences rendues parfois insoutenables sous l’effet de sécrétions verbales bien moulées. En un mot, c’est dégueulasse et c’est tant mieux.
Merci à La Maison Pop et Shadowz de nous avoir ouvert les portes d’Ensor House.
