« Que les cieux vous épargnent, alors que vous cheminerez aux côtés de femmes, enfants, journalistes, fonctionnaires, scientifiques… face à des divinités capricieuses, pactes maudits ou épidémies surnaturelles.
Avec maîtrise, Premee Mohamed nous confronte aux pertes et aux abandons, réveille des monstruosités folkloriques ou des entités cosmiques et questionne nos certitudes sur la trame du réel. Chacune de ces nouvelles travaille l’esprit humain de doute et d’indicible, s’emparant pour mieux les réactualiser de nombreux motifs du genre fantastique et horrifique.
Accrochez-vous bien pour ces dix-sept voyages où nul ne vous viendra en aide. » (Présentation de l’éditeur)
Plusieurs nouvelles de ce volume sont en lien avec un monde qui pourrait être celui dans lequel nous vivons, mais aux marges duquel les humains cohabitent avec des entités rarement visibles, des sortes de divinités païennes, tantôt aidantes, souvent cruelles. Ainsi, on ne verra, dans le quotidien du monde de « Sous l’église, sous la colline », pas grande différence avec celui que nous connaissons. Sur l’avancée d’un phare, parmi les rochers, la mer recrache une enfant morte noyée. Morte, mais encore un peu animée. Et qui, recueillie par la gardienne du phare, mène désormais dans l’entre-deux une étrange existence, dessinant ou esquissant la mer ou son passé. Une enfant qu’il faudra bien rendre un jour, soit aux membres éloignés de la famille, soit à la mer et à ses entités. Des entités que l’on retrouvera dans « L’Évaluateur », récit mettant met en scène, dans une région reculée, forestière, l’agent d’une mystérieuse organisation chargée, à défaut d’apporter une aide impossible, de recueillir des éléments sur ces cas de possession, de ravissement – au sens premier du terme – des humains par ces entités, de limiter l’extension de ce phénomène. Avec en filigrane la thématique éternelle de la contamination, une nouvelle aux résonances lovecraftiennes. Divinités païenne encore, avec une forte composante organique, dans « Librement», où les puissances réclament un sacrifice dramatique : les hommes élèvent des bêtes, mais ils composent également un troupeau au sein duquel les gardiens prélèvent leur dû. Un petit goût d’Arthur Machen encore dans « Les Abeilles », un récit d’horreur folklorique, bucolique et sylvestre.
Si ces quatre récits, par leur horreur progressive, tantôt patente et tantôt insidieuse, apparaissent homogènes, équilibrés et parfaitement efficaces dans la génération du trouble et de l’épouvante, d’autres nouvelles, moins finement dosées, pourront peiner à convaincre. Était-il nécessaire, à cette horreur folklorique qui se suffit à elle-même, d’en rajouter encore ? Il est permis de se poser la question à la lecture de « Nous et les nôtres », qui mêle à ces entités des créatures lovecraftiennes. On sait ce qu’il en est de telles tentatives, souvent rencontrées dans le monde cinématographique sous le terme de cross-over, méprises intentionnelle purement mercantile destinées à attirer, à grand renfort de mélanges insipides et grotesques, les hordes de fans pré-pubères. En dépit d’une tonalité qui se veut avant tout humaine, ce récit ne déroge pas à la règle : les éléments lovecraftiens – tentacules et viscosités – sont pleinement de pacotille, et cette galimafrée un peu trop pulp de deux panthéons peine à convaincre. Des résonances que l’on retrouvera dans « La Femme de l’aventurier », un récit à l’ancienne mais hélas trop explicitement lovecraftien, mêlant de trop près créatures indicibles et humaines pour que la chute voulue puisse fonctionner. Et sans doute est-ce dû à la tonalité globale du volume, mais, dès l’entame de « Pour chacune de ces misères », avec l’arrivée dans une base sous-marine, l’on pense Lovecraft et cité engloutie façon R’lyeh : on ne sera donc pas très surpris à la lecture ce thriller high-tech hélas surchargé, hanté par d’anciennes entités capables de franchir les barrières les plus solides et de se glisser insidieusement dans l’esprit. « Nul ne reviendra pour nous » apparaît également très lovecraftien : une fissure incompréhensible dans l’espace, un journaliste qui va auprès des humanitaires investiguer sur une maladie nouvelle L’influence du maître de Providence est patente – dans sa postface, Premee Mohamed explique qu’elle essayé, à sa manière, de réécrire «L’Abomination de Dunwich», mais, là encore, comme dans « La Femme de l’aventurier », on a l’impression que quelque chose n’a pas été tout à fait compris, qu’en essayant de mélanger divers ingrédients, diverses influences, parmi lesquelles à l’évidence l’Alien de Ridley Scott, Premee Mohamed en fait un peu trop pour convaincre.
Du fantastique encore, mais avec plus d’originalité et sous une forme atypique, les « Instructions » sont celles d’un carnet de recommandations destiné aux Anglais infiltrés en France durant la seconde guerre mondiale. Mais les Allemands ne sont pas seulement des Allemands. Ils sont également autre chose. L’horreur croît avec subtilité à travers des consignes froides, techniques, presque jusqu’au bout dans les non-dits, dans le dessin en creux d’un danger terrifiant.
Du fantastique, donc, mais avec Premee Mohamed l’on aborde aussi le futur. À commencer, avec « Seize minutes », par le présent-futur d’une l’apocalypse nucléaire immédiate, abordé avec astuce à travers le prisme du doute et de la folie. Changement de tonalité avec « Les redoutables » où Premee Mohamed met en scène une journaliste allant, des années après les faits, interroger le conseiller d’un programme scientifique dont tous les chercheurs ont été rayés de la carte dans le cadre d’un projet mené en toute connaissance de cause, car tous savaient que l’issue pourrait leur être fatale. Dans sa postface, Premee Mohamed explique qu’en définitive, le plus effrayant est le mystère, et il y en a ici plusieurs : on ignore sur quel programme travaillaient ces scientifiques d’obédiences multiples, quelles en étaient les issues possibles, et pourquoi l’une de ces issues entraînait automatiquement leur annihilation, bâtiments compris, de manière quasi-automatique, par une arme pré-positionnée. Entre la naïveté consternante de la journaliste – qui semble n’avoir jamais ouvert un livre d’histoire et encore moins d’histoire des sciences, et a l’air de penser que nul scientifique n’a jamais été assassiné, sacrifié, ou se soit sacrifié lui-même dans le cadre de ses recherches – et la psychologie assez incomplète du conseiller scientifique qu’elle essaye de faire passer pour une sorte de Mengele, la nouvelle tombe hélas à plat. Et fort malheureusement, à ces mystères, Premee Mohamed en ajoute un qui certes a un rôle dramatique, mais se trouve en définitive bien inutile : les scientifiques et leur complexe ont été rayés de la carte par une arme inconnue du public et agissant au cœur même de la manière et laissant un emplacement où plus rien ne peut vivre. Arme inconnue au sujet de laquelle la journaliste (ni manifestement personne d’autre) ne s’est jamais posé la moindre question, ce qui est simplement impossible. Et même incohérent : on ne peut concevoir que le gouvernement ait de la sorte tout fait pour attirer l’attention sur ce qu’il essayait de cacher. Quant au fait que la révélation d’une arme de ce type n’ait inquiété personne, qu’elle puisse être à la disposition du gouvernement et n’avoir jamais été utilisée ou n’avoir jamais changé quelque équilibre des forces, on laissera les lecteurs juger de sa vraisemblance. Si l’on perçoit ce que Mohamed a essayé de faire, l’accumulation de maladresses laisse perplexe. Autre récit axé science-fiction, « Repos éternel » met en scène une tentative de formation de guerriers par l’utilisation de projections de conscience dans des univers virtuels : un récit anecdotique sur un thème rebattu. Bien plus efficace, entre science-fiction et fantastique, « Fortunato » offre malgré ses influences nettement visibles et sa thématique déjà rencontrée dans ce même recueil, un effrayant récit d’invasion : quand un vaisseau va récupérer la population d’une colonisation ratée, qui au fil du temps, sur une planète lointaine, a sombré dans des croyances aberrantes, ce qu’elle ramène pourrait bien n’être pas tout à fait humain.
Moins facilement classables, plusieurs textes apportent une forte touche d’originalité au volume. Si l’on retrouve une part de l’ambiguïté entre folie et réalité propre au conte fantastique dans « Tout vu comme les parties de son lieu infini », ce récit intègre néanmoins une composante science fictive avec une théorie proche de celle du multivers. Un mélange qui fonctionne à travers les mésaventures d’un enfant malade dont les hallucinations visuelles et auditives gardent sous des aspects de délire une certaine cohérence : le doute ne sera pas levé mais l’on sera peut-être en définitive dans un monde meilleur. « Au tour du général » présente en temps de guerre un jeu raffiné, baroque et sadique auquel l’on contraint un prisonnier de guerre, charge à lui de deviner qui personnifie la mort : un beau récit à la Dino Buzzati. Mort figurée encore, cette fois-ci comme narratrice, dans le futur presque contemporain des « Quatre heures d’une révolution ». On change de registre avec « De la main de toutes les bêtes », un inclassable poétique et symbolique, une parabole voyant une gigantesque cathédrale de pierre renverser villages et forêts comme un soc déchirant la terre, avec à son bord son concepteur trop orgueilleux : mais si le diable a bien sa part dans l’affaire un simple gamin pourrait faire chavirer ses projets.
On a donc, au global, un recueil varié dans lequel chacun trouvera des récits à son goût. Si l’on peut formuler des réserves sur quelques textes, le niveau global reste très bon. Tout comme chez Brian Evenson avec son recueil « Comptine pour la dissolution du monde », publié aux éditions Rivages en 2024, les thèmes intriqués de l’invasion, de l’altérité, de la contamination physique ou mentale, et en définitive de la folie occupent une part importante dans l’imaginaire de Premee Mohamed. Une horreur souvent feutrée et insidieuse, des effrois parfois ostensibles, des influences souvent visibles mais aussi des récits originaux, plus symboliques et plus lumineux, permettent de composer une œuvre riche et variée. Une belle publication pour les éditions l’Atalante, à une époque où les recueils de nouvelles ne sont pas si nombreux.
