« Le roman visionnaire d’une Russie en proie à la folie.
La nouvelle dystopie postapocalyptique de l’auteur de METRO 2033.
À la suite d’une guerre civile destructrice, des régions entières sont contaminées et les rivières empoisonnées. Egor vit enfermé dans un avant-poste qui marque la frontière de l’État de Moscovie. Son beau-père, commandant du poste, lui rend la vie difficile, et la belle Michelle ne s’intéresse pas à lui. Egor rêve du monde au-delà du pont ferroviaire, de l’autre côté du fleuve. Personne n’a traversé ce pont depuis des décennies. Jusqu’à aujourd’hui… Qui est cet homme en provenance de l’autre rive. Que se passe-t-il de l’autre côté du pont ?
Né en 1979 à Moscou, Dmitry Glukhovsky est journaliste et écrivain. Il a connu un succès international avec sa série de science-fiction Métro. Il est l’auteur de Métro 2033, Métro 2034, Métro 2035, Sumerki (prix Utopiales 2014), FUTU.RE (prix Libr’àNous 2016), Nouvelles de la mère patrie et Texto. Condamné par contumace et forcé à l’exil par le régime de Vladimir Poutine, il a reçu le Prix de la Liberté du journal l’Express. Que ce soit sous couvert de science-fiction ou de thriller technologique, son œuvre dresse un portrait sans concession de la Russie contemporaine. » (Présentation de l’éditeur)
L’avant-poste c’est, du côté de Liaroslav, dans une usine de pneus désaffectée, le lieu de surveillance du pont surplombant ce qu’on appelait autrefois la Volga, et ce que l’on se contente à présent de nommer le fleuve. Car, depuis la Dislocation, quelques années auparavant, bien des noms et bien des choses ont disparu. La Russie n’existe plus, il n’en reste que la Moscovie, à la frontière orientale de laquelle l’avant-poste surmonte ce cours d’eau sur lequel nul ne navigue plus, une eau si toxique qu’elle tue ceux qui l’approchent et corrodent les plus résistants des navires.
« Lorsque la vie normale s’est éteinte en même temps que les crédits et les salaires, et que l’humanité russe s’est drastiquement raréfiée, la frontière du monde connu et habité s’est rapprochée de la capitale, et elle coïncide désormais avec le tracé du fleuve. »
Familier de l’exercice, Dmitry Glukhovsky excelle dans la mise en scène de ces zones tombée en déréliction, de ces environnements autrefois prospères et transformés en bouts du monde par les crises successives, hantés par des personnages ayant subi les évènements, rarement optimistes, souvent désabusés, ayant perdu leurs illusions ou n’en ayant jamais eu, dépourvus de vraies perspectives, se contentant de peu, vivant ou vivotant tant bien que mal, contraints par le carcan d’un pouvoir éloigné, invisible. L’arrière-plan politique est évident dans la mesure où cette situation post-critique ne paraît guère éloignée de ce que peut vivre la population russe contemporaine : on y retrouve, par exemple, bien des points communs avec ce que décrit Katerina Poladjan dans La Petite musique du futur qui relate la vie des habitants d’une petite ville autour d’une usine d’ampoules électriques, loin de Moscou. Et l’état d’esprit général n’est pas non plus sans rappeler celui des protagonistes du fameux Stalker des frères Strougatski.
« Je sais ce qu’il y a de l’autre côté du fleuve, c’est le mal. Et le mal n’attend qu’une chose : que nous allions le réveiller. »
Ce qu’il y a de l’autre côté du pont n’est peut-être pas vraiment ce qu’en dit la version officielle. Lorsqu’un personnage venu de l’autre côté du fleuve – un prêtre sourd et à l’évidence fou – le pouvoir central s’inquiète, et, preuve de sa totale ignorance, dépêche une petite escouade chargée de franchir ce pont au-dessus du fleuve toxique. Mais peut-être aurait-il été plus prudent d’écouter ce qu’avait à dire le prêtre. Peut-être aurait-il été prudent de savoir ce qu’avaient réellement à dire, du bon côté du fleuve, à quelque distance de là, les habitants revenus d’une bourgade subitement désertée. Peut-être aurait-il été prudent d’écouter les prédictions de Tamara, l’épouse du commandant de l’avant-poste, dont les avertissements mystico-hystériques n’étaient pas dépourvus de bon sens. On n’écoute pas les augures. Mais les augures, comme dans le théâtre classique des Anciens, font rarement erreur. Et dans cet empire post-soviétique, tout le monde est mentalement sourd : le pouvoir central demeure globalement sourd et peu à l’écoute de sa population, et les responsables de l’avant-poste paraissent peu ouverts et peu compétents.
« Tant qu’on est les derniers au bout du chemin de fer, on a au moins droit à un ravitaillement digne de ce nom, et même comme ça ils nous entourloupent. Mais s’ils déplacent la frontière plus loin, on deviendra « autosuffisants », tu saisis ? On en sera réduits à se manger les uns les autres. »
Tout le problème en Russie, c’est le dilemme entre le changement et le statu quo. Les habitants de l’avant-poste aspirent à mieux, mais ils savent aussi que tout changement peut être une aggravation. On n’est pas très heureux, mais cela pourrait être pire – c’est d’ailleurs, dans le monde réel, une grande réussite de la propagande russe, qui parvient à faire croire à beaucoup que c’est pire partout ailleurs. Et ce qui arrive n’est pas forcément ce que l’on attendait : les habitants demandaient des vivres, on leur envoie des soldats qui pourraient bien, de l’autre côté du pont, aller réveiller ce qu’on devrait laisser dormir. Mais, qu’on le veuille ou non, le changement est désormais en marche. La petite escouade ne reviendra pas – pas comme on l’attendait. Le prêtre n’était guère qu’un porte-étendard. Et ce qui s’apprête à franchir le pont derrière lui sera bien plus bouleversant que tout ce à quoi l’on pouvait s’attendre.
« Je vois que sur l’autre rive, pêcheur ou juste, ça n’aura plus d’importance. Personne ne sera sauvé là-bas. Elles les dévoreront jusqu’au dernier et viendront ramper jusqu’ici. Les ténèbres, les ténèbres. »
Le roman est pour l’essentiel narré à travers les tribulations d’un jeune homme prénommé Egor, beau-fils du commandant de l’avant-poste et adolescent rêvant, comme beaucoup d’autres, de devenir pop-star du côté d’un Moscou dont il ignore tout. Une capitale dont ne parviennent que très rarement de nouvelles et avec laquelle les liens sont inexistants – une simple ligne téléphonique entre l’avant-poste et une administration militaire assez désincarnée. Egor erre, rêve, joue de la guitare, converse avec un mort momifié dans un appartement à l’abandon. Un jour, secrètement, il s’aventurera sur le pont, et ce qu’il y découvrira le conduira à se poser bien des questions.
« Vous n’irez pas dans le royaume de Dieu. Le Seigneur a rappelé à lui tous ceux qu’il jugeait nécessaires. Les portes du ciel se sont fermées. La Jérusalem céleste s’est envolée loin de la terre pécheresse, comme l’âme s’envole du corps. La terre est désormais sous le contrôle de Satan. Nous assistons à ses derniers soubresauts. »
Ne nous y trompons pas : s’il est question dans cet Avant-poste de terres orientales, c’est, de manière assez transparente, des frontières en guerre et plus particulièrement ukrainienne – mais aussi géorgienne et sans doute également tchétchène – dont Glukhovsky, condamné par contumace par le pouvoir russe, parle ici. Et surtout des méthodes du pouvoir, à commencer par cette propagande dont nous parlions plus haut, qui est au cœur du récit. Nul hasard si les première paroles en lien avec l’autre côté sont proférées par un prêtre, allusion évidente à la puissance du Verbe qui sera au cœur des péripéties à venir. Nul hasard non plus dans la fonction de ce prêtre, symbole de la religion instrumentalisée par Poutine, avec ses prêtres corrompus faisant l’éloge de la guerre – une église au service du pouvoir et de ses pires mensonges.
Le thème essentiel de ce récit est donc le mème, la notion fausse que l’on délivre de manière répétée, à jet continu à travers les médias, arme de désinformation et de diffusion massive qui ensuite se répand de manière virale, contamine les esprits, se trouve répété même par ceux qui n’y croient pas, mille mèmes et mille mensonges d’une réalité officielle qui peu à peu finit par corrompre et remplacer le réel. Par déformer les esprits et détruire la morale. Un exercice que l’on pourrait qualifier de sport national dans l’histoire de la Russie soviétique – mais il n’est pas sûr que les États-Unis d’Amérique, dont l’actuel président s’est converti à ce type d’exercice, soient totalement exclus du collimateur de Glukhovsky. Une parole qui véhicule le mal que l’on portera aux frontières mais qui pourrait bien, comme un boomerang, revenir sous une forme plus affreuse, plus sanglante et plus destructrice encore.
Avec cet Avant-poste, Dmitry Glukhovsky délivre un message qui certes peut être considéré comme vertueux au sens politique et européen du terme, mais qui a aussi quelque chose d’intemporel, et que l’on peut voir comme une fable noire et comme une parabole. Un roman qui se suffit à lui-même, mais auquel devrait prochainement succéder un second volume dans le même univers.
