Premier tome d’une duologie, Silence est un roman de fantasy young adult efficace qui pose les jalons d’un univers sombre où le pouvoir des mots est à prendre au sens propre et où la réalité se conjugue au pluriel…

Dans ce monde, les mots peuvent tuer… Voilà bien des années, la Mort indigo, la maladie de l’encre, a fait de très nombreuses victimes. Depuis, l’écriture est interdite, et tous ceux qui sont surpris à colporter des histoires sont sévèrement punis. Dans leur citadelle de Maison Haute, les Bardes, caste aristocratique aux pouvoirs immenses, veillent implacablement au respect de la loi. Shae mène une existence solitaire dans son village natal. Depuis que son frère a été emporté par la Mort indigo, sa mère et elle sont traitées en parias. La jeune fille se sent différente des adolescents de son âge et observe un étrange don s’enraciner en elle, sans pouvoir en parler à personne. Mais le jour où elle retrouve sa mère assassinée, Shae ne peut plus se taire. Prête à tout, elle part en quête de la vérité, sans se douter que son initiation ne fait que commencer… Parviendra-t-elle à briser le silence ?

Graphique à souhait, la couverture de Silence attire déjà le regard sur un roman que j’ai trouvé captivant, et dont l’entrée en matière donne déjà un très bon aperçu de l’état de pauvreté et de tension dans lequel sont condamnés à vivre les habitants d’un village. Un village qui a du mal à survivre, notamment en raison d’un épisode de sécheresse, mais qui doit tout de même faire offrande de ses quelques réserves aux Bardes afin d’espérer de ceux-ci un Dit… Des paroles fort attendues pour attirer la pluie sur une contrée qui en aurait fort besoin.

Amené progressivement à notre connaissance, le système de magie de ce monde aux contours très moyenâgeux a quelque chose d’aussi fascinant que mystérieux. Comment la parole, qui est ici surveillée à l’extrême quand il s’agit de celle du commun des mortels, peut être source de bienfaits quand elle émane de la haute autorité des Bardes ? Des sauveurs qui, sous leurs grands airs, n’en sont pas moins des collecteurs d’impôts usant de leur pouvoir pour faire subir la dictature de Maison Haute à des citoyens murés dans la peur. Peur de la Mort indigo, maladie hautement mortelle liée à l’utilisation de l’encre, éradiquée, mais dont on craint à tout moment la résurgence. Une peur qui justifie le climat extrême de suspicion qui règne et qui m’a donné le sentiment de tomber en pleine inquisition. Ainsi, en plus de l’interdiction d’utiliser et de posséder de l’encre, chaque parole est mesurée, certains mots prohibés de peur d’attirer la foudre sur les siens, la croyance en des contrées mythiques absolument taboue, et certains objets proscrits à jamais…

Un climat de peur qui entraîne un esprit de soumission tel que le lecteur ne sera pas surpris quand un petit-fils dénonce son propre grand-père dont la langue se voit amputée, ou qu’un notable transforme la vérité pour ne froisser personne et faire taire une jeune fille qui pose des questions embarrassantes. Mais Shae refuse de se taire. Après la mort il y a plus de cinq ans de son frère frappé par la Mort indigo, la voici de nouveau en deuil, sa mère ayant été assassinée. Mais comment faire la lumière sur ce meurtre quand ce mot est proscrit, que les deux seules personnes sur lesquelles elle pouvait compter l’abandonnent, et que son village semble gangréné par une menace insidieuse qui expliquerait le malheur qui l’accable ? Une seule solution, la fuite pour Maison Haute afin d’obtenir de l’aide.

Un voyage mouvementé, les dangers sur la route étant légion, qui la conduira sur une voie qu’elle n’aurait imaginé un jour emprunter. Shae voulait des réponses, la voici maintenant en formation pour devenir Barde sous la protection du maître de Maison Haute. Cathal sera, en plus d’une jeune et courageuse servante, la seule épaule sur laquelle s’épancher dans un endroit où elle n’est clairement pas la bienvenue ! J’ai apprécié de découvrir la vie de la jeune fille dans son village où elle est clairement mise à l’écart en raison du drame qui a frappé son foyer, mais j’ai encore plus aimé la suivre dans sa formation de Barde. Alors que Shae se pensait maudite, et peut-être touchée par la maladie de l’encre, elle va comprendre que ses cauchemars et ses broderies, qui semblaient étrangement donner vie à ses chimères, ne sont que l’expression de son Don. Un Don qu’elle doit apprendre à maîtriser pour ne pas sombrer dans la folie, ne pas être un danger pour autrui et accessoirement aider le Seigneur de Maison Haute à trouver un livre, certes mythique, mais surtout bien réel et d’une puissance incommensurable.

Ostracisée depuis des années, sans autre raison que celle d’une peur féroce et aveugle de la part de personnes en quête d’un bouc émissaire, Shae attire d’emblée la sympathie et suscite une certaine compassion. Déterminée et courageuse, elle nous prouve, en outre, sa capacité à se battre pour la vérité et ce qu’elle estime important, quitte à se mettre en danger et donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Toutefois, et c’est peut-être parce qu’elle n’a jamais rien connu d’autre que son village natal, je l’ai trouvée assez naïve, notamment dans sa propension à accorder sa confiance à un homme qui a bien failli la tuer sans sourciller, avant qu’elle ne fasse la démonstration involontaire de ses pouvoirs. Le côté adolescente qui tombe en pâmoison devant un beau Barde m’a également fait sourciller, Shae qui vient de tout perdre ayant quand même d’autres priorités, ainsi que le pseudo-drame amoureux avec un ami d’enfance qui n’a pas supporté d’être éconduit.

Heureusement, l’autrice ne s’appesantit pas sur ces points, préférant opter pour une intrigue sombre qui derrière sa simplicité nous plonge dans un enchevêtrement de mensonges et de faux-semblants, poussant à douter de tout et de tout le monde. À Maison Haute comme dans tout le royaume, la vérité n’est ainsi pas forcément ce qu’elle paraît être, au point de nous pousser à penser en termes de vérités et de réalités. Bien que je n’aie guère eu de doute sur l’identité du vrai antagoniste du roman, j’ai pris plaisir à me laisser plonger aux côtés de Shea dans un panier de crabes qui va lui ouvrir les yeux sur la vraie nature des Bardes et des principes qui les régissent.

Alors que l’autrice prend le temps de bien poser le contexte et de développer la psychologie de son héroïne, les choses finissent par s’accélérer et donner le sentiment d’une course contre la montre, et d’une lutte acharnée pour se libérer des faux-semblants. Cela ne se fera pas sans heurts, mais Shae pourra compter sur son Don, sa détermination à toute épreuve et des alliés inattendus qui feront de manière fort commode leur apparition. Si on regrettera certains hasards et ficelles un peu faciles, force est de constater que l’autrice réussit à maintenir l’attention des lecteurs de la première à la dernière page, que ce soit grâce à une gestion du rythme intéressante, un savant jeu entre réalité et illusion, une bonne dose de tension et de mystère, ou à une quête de vérité parsemée d’embûches et de dangers. Quant à la plume, fluide et entraînante, on appréciera une certaine poésie facilitant l’immersion et contrastant avec l’ambiance austère qui règne dans les rues.

Silence est un roman qui porte son nom à merveille jusqu’à ce qu’une jeune fille fasse le choix courageux, si ce n’est un peu fou, de le briser afin de faire toute la vérité sur le meurtre de sa mère et les mensonges qui gangrènent son village. Dans une ambiance qui ne sera pas sans rappeler, dans une  certaine mesure, l’Inquisition, la chasse aux sorcières étant remplacée par la chasse à l’encre et aux mots, l’histoire mêle avec brio magie des mots, mensonges, faux-semblants et lutte acharnée pour distinguer l’illusion de la ou plutôt des réalités. Une tâche ardue dans un monde où subir sans questionner est devenu question de survie et dans lequel il est bien difficile de savoir à qui vraiment se fier. Rythmé et immersif grâce à une plume au pouvoir évocateur certain, voici un premier tome posant les jalons d’un diptyque qui peut s’appuyer autant sur son ambiance que ses personnages et un système de magie puissant et fascinant.

Grigri_lit

Grigri_lit

Il y en a qui tombent dans la marmite de potion magique, moi c'est dans celle des livres que je me suis immergée. Bercée par les Fables de La Fontaine, j'ai très tôt aimé laisser vagabonder mon imagination au gré de celle des auteurs. Enfant, j'avais ainsi déjà rencontré des sorcières, parlé à des animaux, vogué sur des eaux agitées, croisé des pirates, exploré des mondes inconnus... Adulte, j'aime toujours autant, si ce n'est plus, me laisser transporter dans le monde de l'imaginaire avec, pour compagnon de voyage, un adorable chat gris souris.

Un commentaire sur “Silence – Dylan Farrow

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