Triumphant Hearts – Jason Becker

Quel album ! Quel pied de nez au destin ! Autant le dire tout de suite : ce disque est une comète inattendue dans l’actualité du hard rock instrumental et dans l’univers de la guitare tout court. Jason Becker. Ce nom ne parlera peut-être pas aux plus jeunes metalleux qui nous entourent. Il s’agit pourtant d’un immense guitariste, d’un surdoué de l’instrument. Petite rétrospective. En 1987 et 1988, Jason Becker et son comparse de toujours Marty Friedman (qui rejoindra plus tard un certain Megadeth) révolutionnent le petit monde du metal symphonique en publiant coup sur coup 2 disques d’une technicité et d’une approche rares pour l’époque : Speed Metal Symphony et Go Off ! avec leur groupe Cacophony. En 1989, Becker sort son premier album solo : Perpetual Burn. Les spécialistes de la six cordes se penchent alors sur le phénomène. Jason Becker n’a même pas 20 ans ! David Lee Roth, qui s’est lancé dans une carrière solo après avoir quitté Van Halen, le veut dans son groupe. Et cela se produira bel et bien. Malheureusement, le destin est sournois. Le guitariste tombe malade. Gravement malade. Les médecins lui diagnostiquent une sclérose latérale amyotrophique. Il s’agit d’une maladie neurodégénérative. Inéluctablement, l’état de santé du prodige se dégrade et le paralyse physiquement petit à petit, le privant même de l’usage de la parole. Néanmoins, surmontant la fatalité et faisant preuve d’un incroyable courage, le guitariste continue de composer. Un système d’écriture informatique basé sur le mouvement occulaire (et inventé par papa !) le lui permet.

En 2016, Jason Becker lance un appel de fonds pour la création d’un nouvel album. Et le 7 décembre 2018, Triumphant Hearts voit le jour. Bien plus qu’un simple album, Jason Becker nous invite ici à un véritable voyage musical de presque 1h20. Et l’aventure s’avère passionnante à plus d’un titre.

Tout commence par le titre Triumphant Heart. D’emblée, l’auditeur est plongé dans une atmosphère de musique classique où les violons sont à l’honneur. Cette mise en bouche, ou devrais-je plutôt dire cette « mise en oreilles » (!), s’avère aussi surprenante que splendide et émouvante, fendue d’un solo du compère de toujours : Marty Friedman. L’ensemble se veut cependant subtil, léger et aérien. On croirait écouter la bande originale d’un film de Tim Burton. S’ensuit Hold On To Love, une power balade avec un certain Codani Holiday au chant. Les paroles de la chanson décrivent l’état d’esprit de Jason Becker qui, refusant la fatalité, a préféré se raccrocher à l’amour avec un grand A et persévérer. Cette jolie chanson tranche de par son côté un peu suave avant les 2 autres pépites purement instrumentales que sont Fantasy Weaver et Once Upon A Melody. Là encore, une atmosphère que l’on croirait empruntée à Danny Elfman (compositeur fétiche du réalisateur Tim Burton) plane quelque peu sur ces 2 instrus. Les mots demeurent assez dérisoires pour parvenir à décrire la beauté de ces compositions et la qualité du travail d’orchestration et des choeurs. Fantasy Weaver nous invite à un bien joli voyage ponctué çà et là de sonorités orientales. Quant à Once Upon A Melody, elle nous arracherait presque les larmes ! En son centre, le thème de la toute fin du titre Go Off ! de Cacophony (et initialement enregistré 30 ans plus tôt) est repris à grands coups de violons et d’instruments à vent. Magistral ! Cerise sur le gâteau, Jason Becker conclue cette petite merveille par l’enregistrement original cette fois de la fin de Go Off !, c’est-à-dire un long solo de guitare dont lui seul a le secret. C’est également sa voix que l’on entend à la fin du titre quand il n’était alors âgé que de 3 ans. On se sent pris aux tripes ! Plus que de simples compositions, Fantasy Weaver et Once Upon A Melody  nous inondent d’émotion. Passé ce gros tiers de l’album, le travail d’orchestration recule et laisse place à des morceaux plus électriques. We Are One présente une section de cuivres alliée à du chant. Encore une fois sur cette chanson, Becker a utilisé des parties de guitare datant de 1990 et les a introduites. Le titre se veut funky. Retour à une compo purement instrumentale avec Magic Woman que le guitariste a dédié à sa femme. Une fois encore, le titre est magnifique. Les guitares électriques y côtoient leurs consoeurs acoustiques. On y note d’ailleurs la présence de Chris Broderick (ex-Megadeth) et Uli Jon Roth (ex-Scorpions). Vient ensuite l’unique reprise de Triumphant Hearts : Blowin’ In The Wind. C’est une chanson de Bob Dylan que le guitariste a réarrangée. Dans le livret de l’album, Jason Becker nous explique qu’il a voulu devenir musicien grâce à Bob Dylan et à sa musique. Dans toute sa première moitié, il faut bien reconnaître que Triumphant Hearts, bien que regorgeant de superbes compositions, ne se veut pas très rock et encore moins hard rock. Dans la seconde partie de l’album, Jason Becker va clairement nous rappeler que la guitare électrique demeure son amour de toujours. Tout d’abord avec River Of Longing, titre instrumental sur lequel se succèdent dans l’ordre Joe Satriani, Aleks Sever, Guthrie Govan et Steve Morse. Une fois encore, Jason Becker a inclus sa propre guitare rythmique enregistrée en 1990. Un esprit bluesy plane sur le morceau qui se teinte également de sonorités country. Si River Of Longing s’avère particulièrement riche et intéressant de par la présence des musiciens qui y figurent, le titre fait quasiment office de préambule par rapport à celui qui lui succède : Valley Of Fire. Mesdames et Messieurs, tenez-vous bien car on tient ici le point culminant de Triumphant Hearts ! D’une durée de plus de 9 minutes, ce sont pas moins de 13 (TREIZE !!!) guitaristes qui nous offrent leurs solos à tour de rôle sur ce titre fleuve. Et les noms des invités donnent le tourni : Michael Lee Firkins, Steve Vai, Joe Bonamassa, Paul Gilbert, Neal Schon, Mattias IA Eklundh, Marty Friedman (quelle surprise !), Greg Howe, Jeff Loomis, Richie Kotzen, Gus G., Steve Hunter et Ben Woods. Excusez du peu ! L’ambiance générale, un peu comme sur River Of Longing, ressemble à la B.O. d’un bon western. Dans le livret, Jason explique d’ailleurs que le compositeur Ennio Morricone fut une grande influence à l’écriture de ce titre. Ambiance nettement plus calme avec le titre qui suit, River Of Longing, qui présente une version alternative du même morceau placé un tout petit peu plus tôt sur le disque. Exit les solos hyper techniques, l’auditeur est de nouveau plongé dans une ambiance légère, acoustique, bluesy et néo-classique. De fort jolis choeurs s’invitent sur la fin. La composition change totalement de visage par rapport à sa version « spéciale guitar heroes ». Bref, encore un bien beau moment de musique ! Les 2 titres suivants, Taking Me Back et Tell Me No Lies, sont aussi des instrumentales. Il s’agit de morceaux qui devaient figurer sur l’album Little Ain’t Enough de David Lee Roth. Jason nous présente donc ces enregistrements d’époque et qui font figure de raretés car, pour le coup, jamais publiés auparavant. Pas de chant et son vintage mais on se plaît à écouter le guitariste dérouler ses solos sur du pur heavy rock ! Hold On To Love, avant dernière piste de Triumphant Hearts, est également une version alternative du même titre placé au début de l’album. Cette autre mouture est beaucoup plus aérienne que sa consoeur et totalement remixée. On y retrouve le chanteur Codany Holiday et son timbre de voix délicieusement soul accompagné de choeurs. Pour clôturer cet incroyable voyage auditif, Jason Becker a choisi de nous baigner dans une ambiance « jardin d’enfants » ne durant pas même 1 minute. Dans les toutes dernières secondes, on y entend de nouveau sa voix quand il n’était âgé que de 3 ans (il s’agit d’ailleurs de la même outro que celle de Once Upon A Melody). 3 mots prononcés : « You do it » (« Toi, fais-le »). Inutile de préciser quelle résonance particulière prennent ces quelques paroles placées ici, dans les ultimes instants de Triumphant Hearts, au regard du parcours de l’artiste, comme si l’enfant qu’il était alors s’adressait à l’adulte qu’il est devenu pour lui dire : « Bravo, tu l’as fait ! ».

En guise de conclusion, je dirai simplement que des albums de cette trempe, il n’en sort pas tous les jours ni même tous les mois, voire tous les ans. En tout cas, pas dans le registre du metal instrumental. N’ayons pas peur des mots : il s’agit à mon sens d’un chef d’oeuvre. C’est du grand art, du 10 sur 10. D’ailleurs et comme je le précisais en début de chronique, Triumphant Hearts est bien plus qu’un album. Il s’agit davantage d’un immense patchwork de compositions accumulées par l’artiste ces dernières années et qui ne demandaient qu’à être publiées. Si l’on juge l’album dans sa cohésion pure et dure, il peut sembler quelque peu décousu. Il est vrai que d’un titre à l’autre, c’est souvent le grand écart. Et pourtant, on s’en fout ! C’est bien ça le plus dingue. Car il nous fait du bien ce Triumphant Hearts. Il est différent. Il nous touche. C’est un album émotionnel qui vient nous surprendre et dont on sait qu’il marquera son temps. Car Triumphant Hearts représente aussi et surtout une aventure humaine incroyable lorsque l’on connaît le parcours de l’artiste qui, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, a su relever le défi et prouver que tant qu’il y a de la vie, rien n’est impossible ! Bravo Mr Becker ! Vous êtes un vrai coeur triomphant !

Triumphant Hearts
Jason Becker
Music Theories Recordings 2018

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