La confrérie de l’épée – Diana Gabaldon

1758. Lord John Grey est victime d’un infâme chantage : un inconnu menace de raviver un douloureux scandale en rendant publiques les pages du journal intime de son défunt père, le duc de Pardloe. Dix-sept ans auparavant, ce dernier s’est en effet suicidé, accusé d’être impliqué dans un complot jacobite. Envoyé combattre sur le front rhénan et pris dans les rets d’une sulfureuse liaison, lord John devra débrouiller l’écheveau du passé tout en affrontant le présent. Des champs de bataille aux salons mondains londoniens, le jeune homme part en quête de vérité. La clef du mystère se trouve peut-être entre les mains de Jamie Fraser, prisonnier jacobite, qui confronte l’officier au choix ultime : sauver son honneur ou bien sa propre vie.

En début d’année, j’ai eu le plaisir de lire et chroniquer le premier volume des aventures de Lord John Grey par Diana Gabaldon, Une affaire privée, dans l’univers de la série Outlander / Le Chardon et le Tartan. Et désormais, c’est du second volume de ces aventures dont je vais vous parler : La confrérie de l’épée. A toutes fins utiles, si les aventures de ce lord anglais au XVIIIè siècle sont sous le format un livre = une histoire, je vous conseille néanmoins de les lire dans l’ordre et d’avoir quelques connaissances de l’oeuvre dont est tiré ce spin off, sous peine de passer ici à côté d’un certain nombre de subtilités et sous-entendus !

L’autrice, toujours aussi talentueuse, avec sa plume délicieuse et un ton enlevé très british, nous replonge dans les années 1700 avec délectation. Une année environ s’est écoulée depuis la fin du volume précédent, et si le point de départ de La confrérie de l’épée est à nouveau un mariage, désormais, c’est du remariage de Benedicta Grey, la mère de John, dont il s’agit. Un remariage qui va faire remonter les secrets entourant la mort de son père et pousser ce dernier à enquêter.

Je me suis laissée happée dès les premières pages. La magie a une fois de plus immédiatement opéré, grâce à cet univers merveilleusement décrit : un vrai voyage à travers le temps, très richement documenté (les « Notes de l’auteur » en fin d’ouvrage témoignent du véritable travail de recherche opéré pour coller le plus possible à la réalité historique). Qu’il s’agisse du Londres de l’époque, que l’on voit prendre vie sous nos yeux, du quotidien de la vie d’un officier, d’un noble et de la vie sur le champ de bataille, tout est détaillé de façon fine, sans jamais laisser au lecteur le loisir de s’ennuyer grâce à l’omniprésence d’une certaine dose d’humour anglais, d’un ton qui reste léger même quand les propos se font graves.

John Grey est un personnage principal intéressant, dont le lecteur partage le quotidien et le fil des pensées en permanence. Homosexuel qui risque pire que la mort s’il est découvert, officier dans l’armée et aux ordres de son frère aîné, fils cadet d’une famille noble, il a toute la classe et toute la retenue que l’on peut attendre d’un lord anglais, le verbe soigné, et le contraste entre son monde intérieur et ce qu’il affiche à l’extérieur est toujours aussi saisissant. Ses turpitudes morales (et elles sont nombreuses), ses contradictions en font un personnage auquel on s’attache facilement. Les personnages secondaires ne sont pas en reste et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé ceux du premier volume et découvert les nouveaux.

J’ai été frappée ici par le traitement de la domesticité, et bien entendu au premier rang par l’omniprésence de Tom Byrd, le valet de John. On se rend vraiment compte d’à quel point les nobles de l’époque étaient tout bonnement… des assistés. Les domestiques se comportent ici presque comme des mères poules avec eux et s’occupent de toute l’organisation du quotidien afin que ces messieurs-dames puissent se consacrer aux grandes affaires de ce monde, l’esprit libéré de tout souci trivial. Ils sont levés avant et couchés après leurs maîtres, n’ont pas vraiment de vie « à eux » et sont désireux de préserver la bonne réputation de ces derniers, probablement car leur propre réputation de domestique compétent en dépend. On peut aussi extrapoler et comprendre à quel point il peut être vital pour eux de bichonner un employeur qui les traite bien : s’il lui arrivait malheur, que leur arriverait-il ? J’ai apprécié le fait que cette réflexion me soit venue de façon spontanée : ce n’est pas induit, pas de gros sabots, simplement une description minutieuse, détaillée et toujours aussi truculente d’un quotidien sur lequel chacun est libre de porter un jugement et qui permet de se faire sa propre analyse.

L’histoire d’amour ne manque également pas d’intérêt. Centrale au récit, subtile, elle pose des questions aussi universelles que : « qu’est-ce que l’amour ? peut-on aimer plusieurs personnes mais différemment ? peut-on aimer sans s’en apercevoir ? peut-on faussement croire que l’on est amoureux ?  » et n’a pas la prétention d’apporter de réponse définitive. Sans spoiler, c’est un peu triste de constater à un moment du récit l’aveuglement d’un John qui se livre totalement quand il tombe le masque mais se ferme à ses propres sentiments quand il le remet. C’est pour moi un personnage hanté par un idéal et qui poursuit de manière générale l’absolu dans sa vie.

Diana Gabaldon place par ailleurs John et le lecteur dans des dilemmes moraux assez complexes et elle n’impose pas un point de vue pseudo universel mais nous montre au contraire qu’il n’y a finalement pas qu’une seule définition de l’honneur. J’aime bien les auteurs qui ne cherchent pas à nous dire quoi penser, mais indiquent simplement un chemin possible.

Maiis maiis maiis, tout ça c’est bien joli, et l’intrigue alors ? L’intrigue, l’enquête est plutôt prenante, bien pensée et réserve des développements surprenants mais n’est pas au centre de l’histoire et ne constitue pas à mes yeux son intérêt principal. Il ne s’agit pas d’une enquête rondement menée qui serait le cœur du récit. Elle le structure, plutôt. Elle sert de prétexte au voyage, aux réflexions. Elle sert de support à la pensée de John et lui permet finalement d’avancer dans la vie, d’évoluer, lui mais aussi son entourage. Le cœur, c’est vraiment pour moi la découverte des mœurs de l’époque et l’évolution des personnages, plus que dans le premier volume, qui était plus léger. Je ne dirais pas de La confrérie de l’épée qu’il est sombre, mais il l’est assurément davantage qu’Une affaire privée.

Ma conclusion :

-Un second tome tout aussi prenant que le premier
-Une Angleterre du XVIII qui prend vie devant nos yeux, avec tout un assortiment de personnages plus pittoresques les uns que les autres
-Une autrice talentueuse, pointilleuse  à la plume qui se savoure comme un met délicat (grand bravo au traducteur Philippe Safavi)

La confrérie de l’épée
Diana Gabaldon
Couverture par le Studio de création J’ai lu,  Den Rozhnovsky et Casteco Design / Shutterstock
Traduit de l’anglais par Philippe Safavi
Éditions J’ai lu
2019

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