The Voices – Marjane Satrapi

Jerry ( Ryan Reynolds) est un employé modèle qui travaille dans une usine de baignoires. Homme timide et solitaire, il tente néanmoins sa chance avec Fiona ( Gemma Arterton) et réussit à obtenir un rencard. Hélas la belle Fiona lui pose un lapin. Les choses vont alors déraper sérieusement. Surtout que lorsqu’il rentre chez lui, Jerry se met à entendre des voix. Son chat et son chien lui parlent…

Dès les premiers instants, la photographie de The Voices, aux couleurs pétantes, fait penser à l’univers décalé et doux-amer d’un Wes Anderson. Et c’est probablement ce que Marjane Satrapi recherchait. Le premier « personnage » présenté à l’écran c’est la ville de Milton. Une petite ville industrielle, survolée par la grisaille des fumées de cheminées d’usines. Un endroit assez anonyme en Amérique, où il ne se passe visiblement pas grand-chose, si l’on en croit le morceau de folk country utilisé comme introduction musicale. « Who wants to live in a place like that ? » dit la chanson ( Qui veut vivre dans une ville pareille?).

C’est donc ainsi, fort habilement, que Marjane Satrapi nous amène jusqu’à son personnage principal, incarné par un excellent Ryan Reynolds (inspiré dans sa prestation d’acteur et c’est aussi lui qui assure toutes les fameuses voix en question). Jerry est une sorte de préparateur de commandes. Il emballe des baignoires, dans une tenue de travail rose bonbon, sous les ordres d’un petit chef bedonnant et chauve… whoa ! Une vie très clairement placée sous le signe de la déprime, et le film ne nous cache pas une seule seconde que son personnage principal connaît bien les psychiatres. L’ambiance est vite posée, en somme.

Et lorsque les choses dérapent, le glissement est fabuleux. Jerry parle à son chien et à son chat et…ils lui répondent. Individu dénué de confiance en lui, fragile, il est comme un petit garçon au regard triste. Maladroit, mais très gentil. En apparence, du moins. Car notre Jerry ne doit surtout pas oublier de prendre ses pilules. Le problème c’est que celles-ci le ramènent à la raison, c’est-à-dire à la solitude et à un monde terne où les animaux cessent de lui parler…

Mais parlons-en justement de ces fameuses voix. Tout d’abord le chat, Mr Whiskers. Personnage cynique, incarnant clairement le côté démoniaque de Jerry, faisant parfois preuve de lucidité et qui se révèle très drôle. Ce chat-là parle avec un accent de gangster cockney et c’est indéniablement un corrupteur. Mr Whiskers est la voix qui rabaisse, qui fait douter, et qui pousse Jerry à l’autodestruction. De l’autre côté, il y a Bosco, le chien. Certes plus pâlot que Mr Whiskers niveau présence, Bosco est la voix angélique de l’esprit de Jerry, qui tend vers l’apaisement, l’innocence et l’honnêteté. Lequel des deux sera le plus convaincant ? Coincé entre ces deux-là, Jerry va s’accrocher pour rester un mec bien.

The Voices est un film qui parle magnifiquement des voiles qui cachent à l’esprit humain ses propres zones d’ombre, ses aspects les plus torturés. Jerry, dans son état conscient, fait tout pour rester un homme bon et inoffensif. Mais pourquoi a-t-il autant de mal (alors qu’il le peut) à désobéir à la voix du corrupteur chat ? Est-ce volontaire ou pas chez lui? Un choix inavouable de son inconscient ? La chose est troublante et passionnante. En nous montrant deux souvenirs d’enfance de son personnage principal: l’un, traumatisme d’enfance, teinté de quelque chose de désespérément drôle et l’autre beaucoup plus glauque et psychologiquement violentissime. Marjane Satrapi nous embarque avec maestria dans la tête de Jerry. Et tout cela emballé avec un humour zozo, d’un macabre grand guignolesque.

Voilà une œuvre cinématographique qui joue constamment sur le contraste, qui réussit à être fun tout en nous racontant des choses horribles. Délicieux malaise pour le spectateur. La comédie, le show clinquant à l’américaine, le rire, utilisés pour cacher la misère existentielle et la monstruosité d’un esprit malade : quel drôle de cocktail, certes, mais ça fonctionne méchamment bien pour The Voices. La photographie du film en dit décidément long. Pleine de couleurs et chatoyante pour nous montrer la comédie du quotidien et les enchantements de la folie , elle devient plus sombre et crue pour nous révéler la triste et horrible réalité. Très bien vu. Comédie, rêve, folie, sont les voiles qui sont là pour nous cacher l’horrible vérité sur nous-mêmes. Sans eux, la vie serait insupportable, impossible.

En résumé, Marjane Satrapi a décidément beaucoup de talent, d’imagination, et du culot à revendre ( quel final!). Et elle a des choses à dire. Star de la BD et de l’animation, elle a osé se lancer dans l’aventure, très risquée, d’un premier film sous bannière américaine ( même si le film est une coprod avec l’Allemagne, vu que le film y a été tourné). Contrairement à beaucoup d’autres, elle n’y a pas perdu son âme. Le pari est magnifiquement relevé. Son film permet l’alliance entre le rire et l’atroce pour représenter la folie meurtrière de manière totalement unique et extrêmement convaincante.

THE VOICES

réalisé par Marjane Satrapi

avec Ryan Reynolds, Gemma Aterton et Anna Kendrick

Coproduction Lionsgate, Mandalay Vision et 1984

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