Midnight special – Jeff Nichols

Lucas, Roy et Alton roulent de nuit. Ils fuient une secte qui a fait d’Alton, le fils de Roy, leur sauveur. Mais la réalité est bien plus complexe et quand la police, le FBI et la NSA se mettent également en chasse, ils doivent faire vite afin d’atteindre le mystérieux rendez-vous que prophétise Alton grâce à ses incroyables pouvoirs.

Jeff Nichols est un réalisateur qui interpelle par son style d’écriture : scénariste de tous ses films, il y convoque des thématiques qui se répondent d’une œuvre à l’autre. On peut parler sans problème d’auteur à son sujet. Pour sa première incursion sur les sentiers de la science-fiction, il choisit tout naturellement de se pencher sur une relation père/fils, un thème déjà central dans ses deux films précédents. Il évoque aussi la croyance, souvent liée à des espoirs pour le futur. Les deux éléments sont présents dans la première partie de Midnight special avant de se perdre dans une conclusion ratée.

Roy (Michael Shannon) fuit une secte en compagnie d’Alton (Jaeden Lieberher), son fils, que les fanatiques ont consacré comme leur sauveur en raison des pouvoirs que développe le garçon. Ils sont aidés dans leur fuite par Lucas (Joël Edgerton), membre de la police d’état et ami d’enfance de Roy. Le trio va se lancer sur les routes, malgré la traque menée par les sectaires de Calvin Meyer (Sam Shepard dans l’un de ses derniers rôles avant son décès), la police, le FBI et la NSA dont l’unité est menée par l’analyste Paul Servier (Adam Driver).

On pourrait s’attendre à un road movie sur fond de poursuite, vu la présentation, mais Nichols déjoue rapidement ces enjeux, à la recherche d’introspection et d’humanité. On pense vite à Starman, référence évidente du réalisateur, dans le scénario ou la recherche d’un rythme particulier.

Nichols y expose une nouvelle variation sur sa thématique du père défaillant qui veut se rattraper aux yeux de son fils, souvent maladroitement, toujours avec tendresse ou amour. Mais là où l’aspect thriller de Take Shelter ou Mud donnait une bonne prise à cette obsession, le choix de la science-fiction rend la relation centrale plus terne : si le film entretient correctement un réel mystère sur les pouvoirs dont dispose Alton, il échoue peut-être à lier la duo père/fils à leur révélation dans un final qui manquera d’émotion.

En effet, l’argumentaire SF est archi rebattu et relativement faiblard : si quelques scènes spectaculaires font mouche (la station-essence, l’explosion dans la forêt), le spectateur peine à se passionner pour ce garçon et son pouvoir qui fait le lien avec un autre monde. Cet enfant n’est jamais touchant et si l’on comprend les cas de conscience de son père, aucune séquence ne parvient à les rendre prenantes pour le spectateur.

D’abord, car les considérations que le scénario met en avant pendant les deux premiers tiers — le lien au religieux, la question sécurité/militaire, le lien filial — sont complètement évacuées du récit dès qu’on rentre dans le vif du sujet, ce qui fait échouer le climax ; ensuite, car la scène finale de découverte est si banale, cet autre monde est si familier qu’il annihile la dimension contemplative et hors-norme que le film aurait pu avoir. Ce pouvoir d’évocation « spielbergien », Nichols ne l’atteint jamais. Or il aurait eu besoin de transcender ses thématiques pour les rendre compatibles.

C’est dommage, car le potentiel est bien présent à travers l’allégorie de la perte d’un enfant, mais ne parvient pas à susciter l’émotion.

Reste que Midnight special n’est pas une purge, loin de là. C’est quand il revient au thriller, où le réalisateur excelle, qu’il se montre le meilleur. Les quelques séquences de tension sont bien menées (le barrage routier, la scène du motel) et le récit avance sans heurts pendant les deux tiers, distillant du mystère, de l’introspection à travers la quête du père, du fils, bientôt rejoints par la mère (Kirsten Dunst). Nichols évoque à l’occasion le fanatisme, la surveillance généralisée, tout en proposant quelques séquences bien maîtrisées comme l’arrivée des autobus au soleil couchant. Il y a finalement peu de dialogues et c’est surtout par l’image que la tension passe. Le retour à la simplicité est la plus grande force du réalisateur, il le démontre encore ici.

Le casting est globalement réussi, mais sous-employé. Chacun est enfermé dans un rôle univoque (le père tourmenté, le fils déjà ailleurs, la mère éplorée, le policier déterminé, l’analyste geekos ouvert d’esprit, etc.) sans vraiment tirer la couverture à soi. C’est sans doute Adam Driver qui s’en sort le mieux, avec un personnage plus en retrait et assez léger, loin du premier degré trop assumé de l’intrigue autour d’Alton.

La musique participe également à l’ambiance. Le thème principal au piano, signé David Wingo, devient vite obsédant et distille assez facilement de la tension de la grâce lors des moments contemplatifs.

Conclusion

Midnight special est un film de Jeff Nichols, cela ne discute pas. Mais il aurait gagné à se détourner du postulat SF/Fantastique, assez mal géré par le scénario, pour rester sur les traces de cette fuite en avant d’une famille qui cherche à se reconstruire. L’ambiance, la tension, l’aspect thriller sont réussis, ce qui en fait un film ambivalent où il s’avère que c’est surtout l’histoire qui échoue à faire fonctionner ses deux principales lignes narratives. La conclusion, particulièrement fade après les promesses initiales, ne permet pas de donner une nouvelle dimension au récit.

Midnight special

Un film de Jeff Nichols

Avec Michael Shannon, Joel Edgerton, Kirsten Dunst, Jaeden Lieberher, Adam Driver, Sam Shepard

Warner Bros. Pictures

Disponible en DVD et Bluray

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