Récits du Vieux Royaume – Intégrale – Jean-Philippe Jaworski

918lN-BELyL« De tout temps les hommes pour quelque morceau de terre de plus ou de moins sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation, et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. »
Bienvenue dans le vaste monde du Vieux Royaume. Entre les capitales royales, les conflits ne cessent jamais. Depuis que le Roi Dieu de Leomance a déclenché une nouvelle guerre, poussé par une folie grandissante à mesure qu’un cauchemar vient le hanter nuit après nuit, les pillages succèdent aux sièges et les morts peu glorieuses déciment lentement les forces armées en lice. Car pour repousser l’inéluctabilité de ce rêve, le Roi Dieu entend soumettre ses ennemis, ceux qui voudraient sa mort et la perte de sa dynastie. Mais qui peut défier le destin ? Prisonniers de cette folle volonté souveraine, nombreuses et nombreux souffriront, pleureront, affronteront leurs démons, défendront les innocents, l’honneur et y perdront la vie. Il faut alors toute la volonté et le génie d’un spadassin pour s’assurer de filer entre les mailles de la fatalité et devenir le meilleur des hommes de main au service des puissants…

Une intégrale de Jean-Philippe Jaworski vaut forcément le détour. Un univers très dense, bien particulier, conçu telle une allégorie fantastique du monde connu, alliant l’histoire des civilisations à la fiction. On trouve autant de contrées dans le Vieux Royaume qu’il existait de hauts lieux et de cultures à l’époque de l’Antiquité et de la Renaissance. Echos de l’Italie, de la France, de Byzance ou encore de Constantinople, les grandes capitales royales de l’univers créé par Jean-Philippe Jaworski se nomment Montefellone, Ciudalia, Leomance, Messine et brillent de mille feux, des codes architecturaux, vestimentaires, culturels et sociaux de notre passé commun. Ajoutons à cela un état de guerre déclaré ou déguisé, un zest de magie, l’avidité des Hommes, et nous voici plongés dans un récit qui vaut bien tous les grands romans anglo-saxons du genre et même historiques.
L’habileté de Jean-Philippe Jaworski flamboie page après page. D’abord dans les épisodes qui constituent le corps de Janua Vera, liés entre eux par une chronologie et des protagonistes communs face à la déchéance d’un royaume gangréné par le temps et les ambitions, puis explose dans Gagner la Guerre et sa question de fond « et après? ».

Si les protagonistes mis en lumière tour à tour dans Janua Vera offrent une immersion variée au coeur du Vieux Royaume, c’est le personnage phare qui revient dans Gagner la Guerre, à mille lieux du héros attendu, Benvenuto Gesufal, qui accroche le lecteur, l’entraîne dans les recoins sombres, les bas-fonds, les ombres nocturnes propices, dans le logis éclatant des riches seigneurs qu’il sert ou doit assassiner… Malin sans foi ni loi autre que son propre intérêt, ce tueur nous promène au cœur des complots qui sévissent sitôt la dernière bataille remportée et la fin déclarée de la guerre, nous fait voyager, frémir de son audace, douter, anticiper, sursauter, nous amuse par sa gouaille et son franc parler haut en couleurs :

« Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n’ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière; et c’est plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse. »

Si on reconnaît la noirceur du bonhomme, on ne peut s’empêcher de s’attacher à ses pas.
On regrette un peu la faible présence de la magie, élément majeur qui place ces Récits du Vieux Royaume en fantastique mais apparaît finalement peu et si vite, qu’à peine le temps de savourer ses effets sur les évènements, elle a disparu. Sans doute est-ce mieux pour notre tueur à gages qui use de lames et de carreaux d’arbalète comme l’homme de guerre reconverti qu’il est…

C’est encore et surtout grâce à Benvenuto Gesufal que l’on admire le talent caméléon de la plume de Jean-Philippe Jaworski, inspirée tant par ses modèles Alexandre Dumas et Peter S. Beagle que par un héritage littéraire et historique appuyé. Elégante sous le soleil des cités, entre les murs des riches demeures, doucereuse quand elle s’attarde sur la beauté d’un paysage ou d’un protagoniste, elle mue avec une aisance stupéfiante dès que chantant les épées ou que ce cher Benvenuto ouvre la bouche et prend la parole pour nous conter ses mésaventures. Rapide et claire dans l’action, détaillée et insistante dans les descriptions, cette écriture riche aussi dense que le récit lui-même, joue avec les mots et les émotions du lecteur mais peut tout aussi bien décourager par ses lenteurs.

La question de l’intérêt d’une intégrale en format poche se pose souvent. Ce genre d’édition reste idéal pour découvrir un auteur dans un confort de lecture à moindre coût et le fait que Folio présente ces œuvres majeures de Jean-Philippe Jaworski, liées par un même univers, affirme sa qualité. La couverture magnifiée par l’illustration d’Hervé Leblan en est une bien meilleure réussite esthétique que le reste de la ligne éditoriale SF de Folio. Cependant, on regrette l’absence de la chronologie publiée avec la version brochée de Janua Vera, ce qui est bien dommage pour une version de 1152 pages qui qui se veut « intégrale » et serait bienvenue pour aborder un monde aussi riche que celui-ci. De même le faible grammage du papier et la finesse de la couverture en font un support assez fragile pour un poche, qui rappelons-le, a pour vocation d’être transporté.

 

Récits du Vieux Royaume – Intégrale
Jean-Philippe Jaworski
Folio
Collection : Folio SF – XL
Illustration : Hervé Leblan
Sortie : 18 juin 2015
15,90

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