L’imaginaire en image, entretien avec Philippe Jozelon

Bonjour Philippe, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à nos questions concernant ton travail, passé et à venir. Pourrais-tu d’abord te présenter à nos lecteurs, leur expliquer ton parcours, afin qu’ils te connaissent mieux ? 

Philippe Jozelon : Bonjour ! Et bien donc je suis une sorte de “truc” polyvalent,  dinosaure rageur de l’illustration, prof d’illustration très exotique et bricoleur d’images remplies d’ombres et de lumières. Formation (école Emile Cohl à Lyon) d’illustrateur concepteur avec des profs formidables comme Nicollet, Claverie, Yves Got… puis peintre déco pendant 3 ans, illustrateur chez la plupart des éditeurs de culture populaire (SF, fantastique) dans les années 90, 2000 et des poussières, notamment pour Fleuve Noir (collections Bibliothèque du fantastique, Compagnie des Glaces et autres fantaisies du genre…), professeur d’illustration (et de dessin) à Créapole (Paris) et à l’EPAC (Suisse). Je travaille également sur mes images personnelles que j’expose régulièrement.

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Tu es donc illustrateur depuis un bon nombre d’années maintenant, développant un style aux marges de ce qui se fait actuellement en imaginaire, mais pourtant parfaitement adapté au fantastique et au polar. Est-ce qu’il s’agit de tes genres de prédilection ou bien aimerais-tu t’essayer à d’autres choses ?

J’ai été élevé très tôt au fantastique et à l’imaginaire en général, sans trop me préoccuper, finalement, du genre…. J’ai travaillé sur la Compagnie des Glaces, saga de science fiction principalement, sans justement chercher à « faire de la SF »…. J’avais carte blanche, et, n’ayant pas vraiment aimé les premières illustrations de la Compagnie des Glaces, trop bleues, trop SF et souvent mal foutues, je me suis donc permis toutes les directions graphiques qui me passaient par la tête…  Ce fut une période de très grande liberté, au Fleuve Noir, à cette époque… Je passais au dessus de la DA des lieux, qui était d’ailleurs furieuse. Et cette liberté m’a permis de faire quelques bonnes illustrations je crois, avec un max de plaisir.  J’ai donc développé un goût certain pour cette nécessaire liberté, et cela m’a permis aussi de gueuler haut et fort, de tenter avec d’autres camarades de « combat » une tentative de « représentation » des illustrateurs français, souvent (quasiment toujours en fait) relégués, avec les traducteurs, à l’arrière du carrosse, des torche-culs de l’édition en quelque sorte. Nous avons donc créé ART&FACT, une association qui regroupait les illustrateurs râleurs de tous poils ! Bon, rétrospectivement, hélas, ça n’a pas fonctionné très longtemps… Nos individualismes, largement encouragés par les éditeurs et les écrivains,  notre inexpérience dans l’action commune, et aussi le fait que les illustrateurs, en France, ne représentent rien, aucune puissance financière, tout ça n’a pas épargné ART&FACT. Seul reste le goût pour cette liberté, toujours ! Épique, non ? 

Comment travailles-tu normalement ? Lis-tu, dans le cadre d’une couverture de livre, le roman ou le recueil de nouvelles avant de te plonger dans le travail graphique ?

Idéalement oui, j’aime beaucoup lire le roman avant d’imaginer une image… Je me laisse porter par le rythme et les aspects visuels du roman… Je conserve les dominantes de couleurs, de valeurs, les contrastes et puis je laisse reposer, avant de me mettre à travailler sur l’image qui s’impose à mon esprit. 

Comment travailles-tu techniquement parlant ? Par le biais de l’ordinateur, ou bien à l’ancienne ? Quel est ton mode de fonctionnement intellectuel et pratique lorsque tu dois réaliser une illustration ?

Depuis quelques années, je travaille sur Photoshop, en mixant des éléments photographiques avec des textures peintes, dessinées et un soupçon de tablette graphique. Pour ma part, je soumets donc à l’éditeur une proposition (image faite à l’arrache), en tentant de l’argumenter au mieux (je fais toujours en sorte de ne pas « répéter » le roman, mais plutôt de m’approprier ce qui me semble le plus riche et susceptible de captiver, de capter le lecteur potentiel)…. Je m’approprie en respectant le roman, bien entendu. Et je défends donc cette appropriation, plutôt qu’une description  systématique du roman, d’une scène ou d’un personnage ; je trouve ça emmerdant et inutile… Je mise sur l’intelligence et la culture visuelle consciente ou inconsciente du lecteur, et je m’autorise donc parfois quelques libertés sur l’illustration qui devient ainsi, à mes yeux, une « image ». Et enfin, je n’aime pas trop, dans ces moments-là, que l’éditeur et l’écrivain interviennent. Chacun son métier et son rôle, me semble-t-il ! :)

Quelle est l’illustration dont tu es le plus fier ? Pourrais-tu nous expliquer dans quel contexte tu l’as créée ?

Question difficile et à multiples réponses ! J’ai fait beaucoup de mauvaises illustrations, même carrément loupées, notamment à l’époque où je ne faisais que ça…. Cela dit, je me souviens surtout de cette époque bénie, dont j’ai déjà parlé plus haut, au Fleuve Noir, à l’époque de la Bibliothèque du Fantastique et de la Compagnie des Glaces : illustrations réalisées dans une liberté absolue, j’avais la confiance de mon directeur de collection, François Ducos, et du patron du Fleuve Noir de l’époque, Christian Garraud. Je garde donc une certaine fierté de certaines de ces illustrations qui m’ont valu d’ailleurs le Grand prix de l’Imaginaire. Maintenant, je suis simplement heureux quand une de mes illustrations réalisées pour Malpertuis ou Lokomodo suscite une adhésion quasi immédiate des gens, des lecteurs :  là je me dis que, malgré les difficultés, j’ai fait mon boulot et j’en suis ravi.

Quelles seront tes prochaines parutions ? Et à quand un artbook ou du moins un livre reprenant tes œuvres ?

Pour les parutions à venir, il y en a une ou deux chez Lokomodo et une chez Malpertuis et puis c’est tout. Je fais maintenant très peu d’illustrations : trop peu d’éditeurs, et c’est un métier qui devient très difficile à faire car trop mal payé et pas très sérieux finalement. C’est la même situation et les même constats chez quasiment tous les illustrateurs en France : un métier qui est mort et qui devient juste un « loisir créatif ». Pourquoi pas après tout !  Pour l’artbook, il faut trouver un éditeur qui voudrait faire ça… Pas gagné ! J’ai donc publié, à mes frais, un petit bouquin réunissant une quarantaine d’images, illustrations et créations persos. Il est possible de commander ce livre en me contactant sur Facebook ou par mail.

Je fais partie de ceux qui pensent que l’on te voit trop peu à l’heure actuelle sur les couvertures des livres, dans les expositions,… J’espère vraiment que j’aurai prochainement l’occasion de voir de nouveaux exemples de ton travail sur les étals des libraires… A bientôt en tous cas.

Merci beaucoup pour cet avis personnel, ça fait chaud au cœur ! Merci !

Thomas Riquet

Thomas Riquet

Passionné de littératures de l'imaginaire il cherche à faire partager sa passion au plus grand nombre à travers ses chroniques et le site. Depuis 2011 il est également anthologiste et directeur de la collection Reflets d'Ailleurs (Fantasy) des Editions Asgard, sous son vrai nom. Ce faisant il assure également la direction littéraire d'anthologie lorsque tous ses boulots lui en laissent le temps, ce qui arrive trop rarement à son goût..

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