La tour de Babylone – Ted Chiang

chianglatourdebabyloneTed Chiang n’est pas l’auteur de science-fiction le plus primé, il est le mieux primé. Il a fort bien réussi une carrière dans l’informatique et, en parallèle, écrit parfois une nouvelle. Et là commence sa renommée, car chacune de ses nouvelles obtient, en général, un prix prestigieux du genre. C’est un auteur qui produit peu de textes, mais toujours des textes remarqués. Il n’est qu’à lire la quatrième de couverture pour avoir envie d’entrer dans ses univers :

À Babylone, la construction de la tour touche à sa fin. On va bientôt atteindre la voûte du ciel et découvrir les secrets de Jéhovah.
Une mathématicienne aurait trouvé une démonstration capable de mettre à mal les mathématiques, sa vie de couple… et sa vie, tout court.
Le premier contact avec les extraterrestres aura également des répercussions inattendues sur le quotidien d’une linguiste réputée.
Le destin de Neil Fisk bascule le jour où sa femme est tuée par la visitation d’un ange…
Huit nouvelles qui constituent l’intégrale des œuvres de l’auteur entre 1990 et 2002. Huit textes d’une puissance inégalée, lauréats pour la plupart des principaux prix du genre : Hugo, Nebula, Theodore Sturgeon, Sidewise… Huit occasions de découvrir le talent d’un nouveau grand de la science-fiction mondiale.

C’est « La tour de Babylone », nouvelle éponyme du présent recueil qui ouvre le bal. Cette nouvelle nous présente une architecture très particulière qui fait la renommée de Babylone. On dit même qu’elle atteint les cieux. C’est d’ailleurs à ce titre qu’Hillalum et d’autres mineurs d’Elam arrivent sur le chantier, car il faut maintenant percer la voûte du ciel grâce à leurs pics. Une nouvelle originale – si bien sûr on n’a pas lu La Horde du Contrevent d’Alain Damasio – qui nous permet de découvrir l’écriture fluide et efficace de Ted Chiang avec quelques petites pointes d’humour savoureuses dans le rapport entre l’homme et le monde qui l’entoure. Le narrateur de « Comprends » fait de mauvais rêve où il se revoit prisonnier des glaces quand il est tombé dans l’eau gelée. Est-il revenu des morts ou ses troubles de mémoire sont-ils juste une conséquence temporaire de l’accident ? Toujours est-il qu’il suit un nouveau protocole médical pour corriger cela, jusqu’à ce qu’il manifeste d’étranges aptitudes. Une nouvelle qui monte crescendo jusqu’à la confrontation titanesque qu’on voit se profiler.

Avec « Division par Zéro », l’auteur nous amène peu à peu à revoir toutes nos certitudes. Alternant les évolutions de la pensée mathématique et la vie d’un couple, cette nouvelle ne s’adresse pas qu’aux seuls esprits mathématiques ou tourmentés ou les deux, mais à tout lecteur curieux pour peu qu’il se laisse porter par les postulats de l’auteur. Une nouvelle plutôt mainstream. Dans « L’histoire de ta vie », une mère raconte à sa fille sa vie, de sa conception à la séparation inattendue qui les a éloignées. Le piquant dans cette histoire est que cette mère est la linguiste que le Pentagone a retenue pour élaborer des éléments de langage avec une race extraterrestre. Je me suis personnellement régalé à voir enfin un auteur poser les bonnes questions sur le premier contact. D’autant que cette nouvelle nous réserve un certain nombre de surprises et rebondissements. « Soixante-douze lettres » nous projette ensuite dans un monde fantastique où il suffit d’attribuer un nom à la matière pour qu’elle s’anime. Une approche intéressante de la révolution industrielle où la vapeur est remplacée par les incantations magiques et le progrès mécanique par la reproduction humaine.

C’est sous la forme d’un article de réflexion que se présente « L’évolution de la science humaine ». Comme toute espèce, les mutations mèneront un jour l’humain à être confronté à son modèle évolué, le métahumain. Est-ce pour autant que l’humain devra accepter d’arrêter ses activités scientifiques ? Un nouveau texte où l’auteur nous propose sa vision, sa réflexion – ici moins difficile à suivre que dans d’autres textes – sur l’avenir de l’humanité. J’avais déjà lu « L’enfer, quand Dieu n’est pas présent » dans un numéro de Bifrost. L’histoire de cet homme qui en vient à aimer Dieu à partir du jour où son épouse meurt, victime collatérale d’une apparition angélique est un petit bijou de cruauté à la fois céleste et jubilatoire. Ce texte n’est pas sans me rappeler les meilleures histoires du Dieu persécuteur et aimant de Shalom Auslander, mais avec tous les effets spéciaux qu’autorise le fantastique.

Dans « Aimer ce que l’on voit : un documentaire », Ted Chiang reconstitue sous la forme d’une suite d’interviews la lente progression de l’idée de calliagnosie. Il s’agit ici de recourir à une technique permettant de supprimer toute interprétation du visage d’un individu pour éliminer toute discrimination. Encore un texte qui utilise une belle technique narrative pour argumenter une idée fumeuse. Cet ouvrage a été précédemment publié dans la collection Lunes d’encre aux Editions Denoël. Ce premier éditeur a eu la riche idée d’ajouter à la suite de ces huit nouvelles les témoignages de l’auteur sur la genèse et la conception de chaque texte. Parfois le processus créatif est plus compréhensible que la création elle-même.

Ted Chiang ne nous offre pas des textes toujours faciles à aborder, je dirais même que ses textes sont souvent frustrants, car il n’est pas aisé de toujours suivre les raisonnements de ce surdoué. Autre gêne à la lecture, il fait parfois des incursions dans la hard science qui pourraient rebuter le lecteur. Finalement, en fantastique et en fantasy, il suffit de dire c’est le pouvoir de tel démon ou c’est magique pour expliquer les choses, en science-fiction on ne s’autorise pas ces facilités, même si le lecteur doit en pâtir. Lecteur de SF depuis toujours et intéressé par tous les domaines de la science, j’ai eu parfois du mal à suivre un texte comme « L’histoire de ta vie » ou d’autres, mais me suis laissé porter par l’histoire sans chercher à analyser. La lecture est aussi un moyen de s’évader, alors autant s’éviter le fardeau des réalités scientifiques. Les deux traducteurs ont fait un travail formidable, car il n’est pas toujours évident de restituer une ambiance satisfaisante dans des textes de science-fiction de ce niveau. La superbe couverture de Manchu représentant la tour de Babylone, n’est-elle pas propre à nous faire rêver d’univers alternatifs ? Les prix de Ted Chiang, sont mérités, car il a un talent indéniable, mais les prix, en général, ne sont-ils pas à l’image de ceux qui les décernent ?

La tour de Babylone
Ted Chiang
Couverture : Manchu
Traduction : Pierre-Paul Durastanti et Jean-Pierre Pugi
Editions Folio
Collection Folio SF
2010

7,50 €

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